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2019-05 / NUMÉRO 155   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Mohamed Berrada, le Maroc en examen


Par Katia Ghosn
2019 - 05
Mohamed Berrada (1938) est considéré comme le chef de file du roman marocain contemporain. Il est romancier de langue arabe, nouvelliste, critique littéraire chevronné et traducteur. Il a longtemps enseigné la littérature arabe à la faculté des lettres de l’université Mohamed V à Rabat et est connu pour avoir traduit Roland Barthes et Mikhaïl Bakhtine en arabe. Après des études de lettres au Caire, il obtient, en 1962, un diplôme d’études approfondies en philosophie de l’université Mohamed V, puis un doctorat de la Sorbonne en 1973 sous la direction d’André Miquel. En 1961, il fonde avec Mohamed Aziz Lahbabi ce qui deviendra l’Union des écrivains du Maroc qu’il présidera de 1976 à 1983. Son œuvre a été récompensée au Maroc par le Prix du mérite culturel et le Prix de la critique.

Parmi ses romans : luʻbat al-nisyan (1987. Le Jeu de l’oubli, 1993), Imra’at al-nisyan (2002. La femme de l’oubli), Mithla ṣayf lan yatakarrar (1999. Comme un été qui ne reviendra pas, 2001), Hayawat mutajawira (2009. Vies voisines, 2013), Mawt mukhtalif (2016. Une mort différente) qui a remporté de prix Katara du roman arabe, et dernièrement Rasa’il min imra’a mukhtafia (2019. Lettres d’une femme disparue). Baʻidan mina al-ḍawda’ ; qariban mina al-sukat (2014) avait remporté le prix du Maroc du roman et fut sélectionné sur la longue liste pour le prix Booker du roman arabe (2015). Il vient de paraître chez Actes Sud sous le titre Loin du vacarme. Dans ce roman, Raji, un diplômé en histoire au chômage, assiste le professeur Rahmani dans son projet d’écrire un livre sur l’histoire contemporaine du Maroc. En parallèle, il mène son propre projet, celui de raconter la même période par le biais de la fiction. Dans ce récit croisé, le présent est mis en rapport avec le passé, le parcours de vie des différents protagonistes, tous des intellectuels, embrasse le collectif et l’autofiction devient un témoignage dialogique sur l’histoire. Mohamed Berrada y scrute dans le bruit et la fureur un demi-siècle de l’histoire du Maroc dont il est acteur et témoin, revient dans une sorte d’autocritique sur les échecs des partis de gauche et témoigne du déchirement entre traditions passéistes et forces d’émancipation, tout en menant une réflexion autofictionnelle sur l’aptitude de la forme romanesque à dire la complexité du monde. Quant à l’exaltation de l’amour et des jouissances du corps, elle exprime aussi cette aspiration ardente à la modernité. 

Loin du vacarme combine le travail du romancier et celui de l’historien.

Mon roman a une pseudo structure historique. Ce n’est pas l’histoire avec un grand H que je vise. L’historiographe du Royaume écrit l’histoire officielle. La fiction, elle, peut remplir les trous négligés par l’Histoire et dire plus concrètement cette histoire délaissée ou effacée. En produisant un autre discours, la fiction cherche à inciter le lecteur à réviser sa conception de l’histoire, notamment celle qu’il vient de vivre, donc à réfléchir différemment. Le roman élargit également l’horizon en l’ouvrant au probable : en concevant le déroulement des événements autrement, la fiction prend de la liberté par rapport au processus historique et l’interroge.

Quels éléments structurent votre roman et à qui s’adresse-t-il ? 

Je tiens à mettre en voisinage, par le multilinguisme, les différents niveaux de langue, et à montrer, en même temps, à travers la diversité des personnages et leurs points de vue, une réalité contrastée et complexe. De plus, dans mes différents personnages, il y a ma mémoire. Mais la mémoire est toujours fluctuante et défaillante. L’écriture de mémoire élargit la réalité étroite et permet de passer du réel à la fiction ; elle est surtout régie par le présent qui l’emporte. Loin du vacarme, par exemple, commence avec Raji (qui signifie espoir) et se termine avec lui. L’ancrage fort dans le présent exprime le refus d’être englouti par le passé historique et la volonté de garder toujours un œil sur les événements en cherchant à être un acteur dans le processus historique. La question c’est Raji : Que faire ? Quel sera son sort ? Même s’il n’a pas de solutions aux problèmes politiques et sociétaux, il incarne le désir de changement.
Mes lecteurs sont les jeunes cultivés ou ceux de ma génération qui ont vécu le demi-siècle passé et se sont sentis vaincus, jusqu’à l’éclatement des dernières révoltes dans le monde arabe.

Pensez-vous vraiment que la littérature puisse participer à changer le monde ?

Oui, absolument. Dans le cas des pays arabes, on attendait que les idéologies mènent à l’émancipation. Qu’une supposée unité arabe, parachutée d’en haut, puisse apporter le « salut », s’est révélé être une illusion. De même pour les idéologies religieuses. Malgré les défaites, un espoir persiste. La littérature, la culture, la création dans toutes ses formes constituent un contrepoids aux discours idéologiques qui falsifient la réalité ; elles préparent ainsi la voie à la modernité, jusque-là avortée ou empêchée. La littérature joue un rôle de résistance à l’oppression et à la déshumanisation des citoyens arabes. Elle n’est pas, ou plus, engagée à la façon sartrienne, mais reste attachée à rendre compte des problèmes vécus, sans négliger pour autant les valeurs esthétiques inhérentes à la création, d’où sa spécificité. 

Pour quelles raisons le Royaume tarde-t-il à avoir sa révolution ? 

Le Makhzen, étymologiquement l’endroit où s’accumulent les richesses, est le siège du pouvoir et de ses traditions. Il a été ressuscité au XVIIIe siècle avec Moulay Ismaïl, mais ses traces remontent plus loin dans l’histoire du Maroc avec les Almoravides et les Almohades au XIe et XIIe siècles et renvoient à une structure féodale où le roi incarne l’autorité absolue. Les changements de dynastie au Maroc se sont faits sur des bases religieuses et d’allégeance au Makhzen. Cette structure perdure dans le tissu sociétal et entrave l’évolution et le changement des mentalités. Quant aux partis de gauche, ils ne sont pas parvenus jusque-là à s’implanter dans la société. 
Le vrai changement ne pourra advenir sans l’instauration d’une démocratie dynamique adaptée aux évolutions du monde. Il ne s’agit pas d’une démocratie représentative, comme celle qui prévaut en Occident, mais d’une démocratie participative, fondée sur le dialogue et respectueuse des droits humains, en bref de tout ce qui est absent avec les régimes en place. D’ailleurs on assiste aujourd’hui à l’expression de ce grand besoin, c’est pourquoi les gens descendent dans la rue. 

Dans vos romans, les femmes sont émancipées et jouissent librement de leur corps. N’est-ce pas contraire à la condition de la majorité écrasante des femmes au Maroc ? 

J’ai le sentiment que la femme est en avance par rapport aux hommes. Ce type de femmes audacieuses donne de l’espoir. Elles sont minoritaires certes, mais le rôle de la femme est essentiel dans tout changement. Mon dernier roman, Rasa’il min imra’a mukhtafia (Lettres d’une femme disparue), raconte l’expérience d’une femme dans les années 60 dont le comportement libéré et les idées d’avant-garde choquent et troublent la mentalité de l’époque. Les portes lui étant fermées, elle disparaît. Commence alors une recherche pour la retrouver. Son amant qui avait opté pour un mariage bourgeois se rend compte que son expérience est vaine et tente de la retrouver. L’absence-présence de cette femme reflète la dénégation de son être de femme émancipée et, en même temps, l’impossibilité de vivre sans cette présence qui incarne le désir et la liberté. C’est toute l’ambiguïté de notre attitude envers la femme dans le monde arabe. 

Votre œuvre, à l’instar du roman arabe contemporain, est qualifiée d’expérimentation. Que signifie ce terme au juste ? 

Initialement, ce terme était lié au livre d’Émile Zola, Le Roman expérimental, qui prônait le naturalisme ou un réalisme plus scientifique, en s’inspirant du médecin Claude Bernard qui avait écrit, de son côté, un livre sur la médecine expérimentale. Toutefois, les termes émigrent et se déforment. Pour ce qui est de la littérature arabe, il s’agit de la tendance à chercher une forme inédite, nouvelle, non expérimentée. Ce concept est toutefois équivoque. L’écrivain est amené à s’installer dans une forme. De plus, les formes ne s’inventent pas, elles sont une réponse à des contextes, des réalités et des expériences particulières. Même dans l’histoire du roman mondial, les formes nouvelles restent limitées comme chez Don Quichotte, Proust ou James Joyce par exemple. L’innovation totale n’est pas à la portée de tout le monde et a des limites. Quoi qu’il en soit, l’on est sorti du mythe d’écrire un roman arabe faisant appel à des formes purement classiques. Les interférences avec la littérature mondiale sont indéniables et les limites entre les genres tendent à être abolies. 

« Les conditions nécessaires sont-elles réunies pour nous inscrire dans le IIIe millénaire ? » est l’une des questions posées dans le roman. 

J’ai voulu imiter la rhétorique officielle des historiens et des journalistes qui choisissent des questions auxquelles il n’y a pas de réponse. Beaucoup de tentatives ont été entreprises et ont échoué. Comment abolir ce régime qui étouffe les aspirations au changement et la liberté de conscience ? Le protagoniste Faleh Elhamzaoui rappelait à son ami cette phrase de Lénine : « Personne ne saurait prévoir le coup qui fera éclater la révolution. »



BIBLIOGRAPHIE  
Loin du vacarme de Mohamed Berrada, traduit de l’arabe (Maroc) par Mathilde Chèvre, Actes Sud, 2019, 256 p.
 
 
D.R.
« La littérature, la culture, la création dans toutes ses formes constituent un contrepoids aux discours idéologiques qui falsifient la réalité. »
 
2019-05 / NUMÉRO 155