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2019-12 / NUMÉRO 162   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le silence du ténor d’Alexandre Najjar
éloquent en ces temps de guerre, cet extrait, en avant-première, du prochain livre d’Alexandre Najjar, vient nous rappeler que le vrai courage, c’est celui de continuer à vivre.

2006 - 08

L’espoir

La guerre qui a ravagé le Liban de 1975 à 1990 n’a rien épargné : l’in­fra­struc­ture, l’écono­mie, l’unité nationale, la joie de vivre... Je me sou­viens de nuits épou­van­tables illuminées par le feu des incendies, du fra­cas as­sourdissant des obus, du sifflement des balles des francs-tireurs ; je re­vois les morts qu’on transporte dans des sacs-pou­bel­les, les blessés qu’on entasse dans les ambu­lan­ces, les réfugiés qui dorment dans les par­kings, les voi­tures piégées, les bâtiments dé­vastés, les vitres étoilées et les barricades ; je peux encore sentir l’odeur du sang, de la poudre, de la pous­sière... Et je me de­mande com­ment et pourquoi j’en suis sorti in­demne, en­core que l’on ne sorte jamais tout à fait indemne d’une telle épreuve.

Pendant la guerre, mon père, optimiste de nature, faisait des projets d’avenir, exhortait ses proches et amis à ne pas abandonner le navire, convaincu que « les bons Libanais » devaient se serrer les coudes et ne pas dé­serter leur propre pays. À ceux qui, ayant perdu leurs biens, ve­naient se lamenter chez lui, il promettait des jours meil­leurs ; à ceux qui sentaient l’abat­tement les ga­gner, il as­surait la fin prochaine des combats ; à ceux qui voulaient prendre le chemin de l’exil, il expli­quait que l’exil n’est pas remède, mais poi­son. Etait-il lui-même sûr de ce qu’il avançait ou bluffait-il pour les persuader de rester ? Il se sen­tait, je crois, investi d’une mission nationale, di­vine presque, qui consistait à prêcher l’espoir : les gens arrivaient chez lui dé­couragés, ils repartaient confiants, la fleur au fu­sil.
Un jour que les bombardements faisaient ra­ge, ma mère vint le trouver, l’air inquiète :
– Que se passe-t-il ? lui demanda-t-il.
– Je redoute des manifestations devant la mai­son.
Mon père fronça les sourcils, alla à la fe­nêtre et écarta les rideaux.
– Des manifestations ? Qui peut bien mani­fester de­vant chez nous ?
Ma mère haussa les épaules et répliqua d’un ton pin­ce-sans-rire :
– Tous ceux à qui tu as donné de faux es­poirs et qui sont restés au Liban à cause de toi ; tous ceux que tu réconfortais et qui, à l’heu­re qu’il est, sont terrés com­me des rats pour échap­per aux obus !
 
Mon père prenait toujours les choses du bon côté, voyait la moitié pleine du verre. Il était si optimiste qu’il avait le plus grand mal à se re­présenter la vieil­lesse ou la mort. à l’âge de soixan­te-treize ans, il s’of­fusqua de me voir le classer dans la catégorie des per­sonnes âgées. « Je ne suis pas vieux », me corrigea-t-il d’un ton sévère. Et lorsque mon on­cle décéda brus­que­ment, je revois le ténor plein d’es­poir dans la voiture nous menant à l’hôpital, in­capable de s’i­ma­giner son frère mort. Lorsque nous gagnâmes les urgences et que ma sœur en larmes nous an­nonça que c’était fini, mon père demeura un long mo­ment perdu, le regard ha­gard, les lèvres cris­pées.
– Ce n’est pas possible, balbutia-t-il en me se­couant comme un prunier. Il faut le sauver, ce n’est pas pos­sible !
–  Il n’y a plus rien à faire, p’pa. Il est parti.
– Ce n’est pas possible, répéta-t-il. Ce n’est pas possible...
C’était possible, si. La mort avait emporté mon oncle, celui qui était la bonté même, celui qui, dans une lettre envoyée à papa, avait eu ces mots : « Tu es notre père à tous ; tu es et tu resteras notre dernier recours. »
 
Un autre jour, pendant la phase la plus cri­tique de la guerre, alors que nous nous trou­vions aux ab­ris, con­finés dans une salle obs­cure et malo­dorante, at­ten­tifs au bruit des explo­sions qui se­cou­aient la ville au-des­sus de nos têtes, nous vîmes le ténor dé­barquer avec une bougie et une pile de dossiers.
– Qu’est-ce que tu fais, p’pa ?
– Des dossiers à terminer, me répondit-il en s’ins­tal­lant dans un coin de l’abri.
– Quels dossiers ? Le pays est dévasté. Il n’y a ni clients, ni tribunaux, ni juges, ni justice... À quoi bon ?      
Mon père hocha la tête et eut ces mots ma­gnifiques :
–  Demain la paix viendra, et je dois être prêt.

 

Résumé

Le silence du ténor raconte, à travers des séquences tantôt émouvantes, tantôt cocasses,  l’histoire d’une famille libanaise.
Avocat réputé, ténor du barreau de Beyrouth, le père plaide avec une rare éloquence. Dans l’exercice de sa profession, la parole est d’or. Son travail est sa vie. Il est craint, suit une dis­cipline militaire, impose la gy­mnastique à ses six enfants, les punit lorsqu’ils trans­gressent les règles... Mais derrière cette rigueur, se cache un homme sensible, pétri d’hu­mour, cu­rieux de tout, à l’opti­misme contagieux. Soudain, c’est le drame. Une attaque cardiaque le fou­droie. Il se retrouve privé de la parole qui a fait sa célébrité,  muré dans le silence. Mais l’amour de sa famille et l’espoir vont l’aider à surmonter l’épreuve... Sans doute le livre le plus personnel d’Alexandre Najjar, dans la même veine que L’Ecole de la guerre. à paraitre le 7 septembre prochain chez Plon.

 
 
« Demain la paix viendra... »
 
2019-12 / NUMÉRO 162