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Théâtre
Liberté chérie
Darina al-Joundi entre à nouveau dans la peau de Noun, l’héroïne du Jour où Nina Simone a cessé de chanter, et l’amène à Paris pour une nouvelle quête aux allures familières de combat : obtenir la nationalité française.

Par Ritta Baddoura
2013 - 11
Toutes les guerres se ressemblent lorsqu’il est question d’identité et de liberté. Si elle a souffert de n’avoir pu exister dignement en tant que femme dans son pays d’origine, le Liban, Darina-Noun espère trouver quiétude et légitimité dans le pays qu’elle s’est choisi (le Canada et New York qu’elle a visités ne lui convenaient pas) : la France. Il n’est donc pas question d’arbitraire ou de choix par dépit, Darina-Noun aime la France, ses villes, sa culture, ses valeurs républicaines, et le clame fort. Ma Marseillaise, la nouvelle pièce de Darina al- Joundi, s’épanouit dans la distance et le contraste qu’elle découvre entre la terre élue et celle trouvée dans la réalité.
Les paroles de l’hymne national français – Darina-Noun travaille à connaître par cœur l’intégrale du refrain et des couplets – sont le filtre à travers lequel l’héroïne raconte son « chemin de croix » pour se faire naturaliser ; paroles qui ne manquent pas d’étonner par certains de leurs passages, notamment au regard d’une société en mutation confrontée aujourd’hui à diverses problématiques dont celles de l’immigration, la laïcité, la parité. La route pour atteindre la reconnaissance dont l’héroïne a profondément besoin pour se réconcilier avec son passé s’avère encore longue. Après l’épuisante traque personnelle dont Noun a fougueusement cherché à se libérer lors de ses années libanaises, c’est dans la réduction de son être à une forme d’anonymat, à un numéro de plus désignant une étrangère noyée dans la masse des étrangers qui veulent acquérir le Graal de la nationalité, que sa demande de reconnaissance est accueillie. Les plaies non entièrement refermées font que le combat ancien et celui présent se confondent et joignent les forces pour terrasser Noun, la courageuse « Joundiya » (soldate).

À nouveau persona non grata, Noun n’abandonne pas et invoque de nombreuses femmes, célèbres ou anonymes, dont le combat contre une société machiste et obscurantiste est/fut le pain quotidien. Dans cette connivence sororale, où le féminisme tente de dire la vérité aux limites du péril de la victimisation, Noun trouve l’humour et la lumière qu’il faut pour continuer la route. La lecture de Ma Marseillaise, portée par son nerf émotif et son souffle délié, s’écoule sans entraves. Son écriture reste très proche de l’oralité, sans recherche stylistique particulière. Le texte, en quelque sorte pris en sandwich entre une préface et une postface certes signifiantes mais surchargeant un brin la pièce centrale, semble s’en remettre fondamentalement au jeu de scène de Darina al-Joundi, dont l’intensité dramatique et le talent brut ont conquis et bouleversé le public lors de la grande tournée de sa précédente pièce. 
Le filon de la liberté, suivi par al-Joundi dans cette nouvelle pièce, est bien trouvé. Cependant, diverses idées et subtilités révélées par l’auteure auraient gagné à être creusées au lieu d’être simplement effleurées. L’impact de la présence scénique de la comédienne probablement le compense, mais le sentiment que quelque chose n’a pas été mené jusqu’au bout demeure à la fin de la lecture. Les femmes dans le monde arabe paient un prix cher pour leur émancipation quand nombre de femmes arabes en France font le choix de porter le voile ou d’être la énième épouse. Pourquoi Darina al-Joundi n’a-t-elle pas poussé plus loin cette constatation (elle qui souligne qu’il y a différentes manières d’être Arabe) ?

Pourquoi la reconnaissance qu’elle reçoit finalement grâce à l’aura de son talent de comédienne (un haut responsable ayant lu l’article que Le Monde consacre à sa pièce et qui se termine sur le refus de lui accorder la nationalité la contactera et lui annoncera que son dossier sera à nouveau examiné, ce qui lui vaudra d’obtenir la naturalisation tant espérée), pourquoi donc cette reconnaissance est seulement abordée dans la postface et non dans la pièce elle-même, ce qui aurait permis de traiter sans concessions d’autres paradoxes du processus de naturalisation ?

L’auteure, dans sa postface, a préféré dire que Noun pour sa part n’a pas encore obtenu la nationalité, se différenciant alors de son personnage sur scène. C’est justement cette distance, plus encore que celle entre la République rêvée et celle trouvée, cette distance qui est quelquefois fusion entre Darina et Noun, que le lecteur et spectateur de Darina al-Joundi aurait souhaité la voir modeler, craqueler, transformer. Cela arrivera-t-il au prochain rendez-vous ?






 
 
@ Karim Boutros Gali
Les femmes dans le monde arabe paient un prix cher pour leur émancipation.
 
BIBLIOGRAPHIE
MA MARSEILLAISE de Darina al-Joundi, L’avant-scène Théâtre, coll. « Quatre-vents », 2013, 76 p.
 
2017-12 / NUMÉRO 138