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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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« Chœur de viande » - Extrait de Notre innocence


Par Wajdi Mouawad
2018 - 05
Nous sommes là // Le cœur ouvert // Le cœur découvert // Vous voulez en manger ? // On va vous donner les nôtres à dévorer // Tenez /// Tout ça est une histoire de viande // De viande et de béton // D’une viande dans un béton // On appelle cela un immeuble habité par des humains // Béton farci de viandes vivantes // Chacun sa cellule, chacun son territoire de plâtre, son appartement // Et parmi l’infinité de ces appartements, l’un était il y a une semaine encore, le territoire de plâtre d’une viande qui nous intéresse // Un être humain // Quelqu’un / Ou plutôt quelqu’une / Une fille en chair et en os dans sa boîte en béton / Sa maison / L’immeuble dans lequel s’inscrit ce territoire de plâtre de cette viande qui nous intéresse, a été construit pour abriter les ouvriers des anciens quartiers des abattoirs / Car, il y avait des abattoirs / C’est un temps déjà lointain, un temps où les bêtes étaient tuées à coups de gourdin par la main des humains, un temps où celui qui tuait regardait les yeux vivants de celui qui mourait // C’était avant les robots // Avant les machines // Cet appartement-là donc, de cette fille-là donc, eut pour premier locataire Maurice Furilieux, boucher aux abattoirs de La Villette // Né en 1887, sa première vache il la tue à 14 ans entouré par les maîtres bouchers, dont son père, son oncle et son grand frère // Cette première mise à mort est précédée d’un cérémonial durant lequel l’apprenti, sans trembler, boit jusqu’à la lie un calice immense empli à ras bord, d’un mélange de sang de taureaux, de chevaux, de veaux et de porcs, dilué ni dans l’eau, ni dans l’alcool / Gorgée après gorgée, sous les yeux des bouchers qui font cercle autour de lui, Maurice sent le sang de l’Histoire, le lier pour toujours aux sangs des bêtes, posant par-là le geste que ses ancêtres avaient tous posé avant lui / Alors, les lèvres noires rubis, les yeux exorbités, accompagné de son père comme un père accompagne la mariée vers l’autel, on le présente à son animal inaugural : une vache aux yeux verts // On lui remet le gourdin, qui avait appartenu à son grand-père Léon et sans plus attendre, enfiévré par le goût du sang, conscient de jouer sa vie à quitte ou double, conscient que le moindre ratage jetterait la honte et l’humiliation sur lui et sur son père, dans l’adrénaline, le trac de cet instant de passage il prend son élan et d’un coup, mû par une force immense, il frappe la bête au front, et lâche un cri féroce // La bête tombe // Les ténèbres lui couvrent les yeux // Son père éclate en sanglots // C’est le grand chelem pour ce père-là / Cinq fils devenus tous bouchers aux abattoirs, pas un pour trembler, pas un pour douter et parmi eux Maurice, promis au plus grand des destins puisque, il ne le sait pas encore, quelques années plus tard, ce sera dans le corps à corps des tranchées qu’il trouvera le sang fraternel, voué aux missions d’infiltrations, égorgeant, décapitant, avec le gourdin et le couteau, les yeux dans les yeux, défaisant les liens des hanches, les muscles des côtes, les diaphragmes, éviscérant, dénoyautant les jeunesses allemandes, émasculant, comme il avait appris à le faire avec les taureaux, les chevaux, les veaux et les porcs, avant de s’en revenir, décoré, gradé capitaine, la patrie reconnaissante, pas encore mort pour la France, mais gueule-cassée et une jambe en moins, sans plus de père ni de frère, pour reprendre son travail aux abattoirs, et occire centaines et centaines de bêtes année après année, de paix comme de guerre, durant l’occupation comme après la libération // Un Français de son temps // Maurice Furilieux est mort seul dans son appartement, son territoire de plâtre, sans que personne n’ait à s’inquiéter de sa disparition jusqu’à ce que, tas de viande en décomposition, verdâtre, noirâtre, carbonisé par la putréfaction, quelques voisins finissent par défoncer la porte / Beaucoup d’entre eux se sont aussitôt répandus en vomissements / C’était quelques mois après la débâcle en cette Algérie dont la perte pour Maurice signait le début du déclin de la grandeur française // De toute cette histoire, le locataire suivant n’en sut strictement rien // Shiéznyek Krizolawski, ouvrier polonais, évadé du communisme, était employé des usines Michelin comme chargé d’entretien des grandes turbines, dans lesquelles il fallait pénétrer pour en dégraisser les hélices mais, lorsqu’il fallut, suite à une anomalie qui avait remis les moteurs en marche, aller rechercher ses restes, on dut abandonner la possibilité de récupérer sa tête, tombée à l’arrière de la grande grille à mazout // L’appartement demeura vide quelques années / Mais le vide ni le plein n’ont jamais endigué les odeurs du sang / À cela, personne pour y songer / On entre accompagné de l’agent immobilier et on se dit que ça va être merveilleux ! / On s’entend dire que l’on va abattre cette cloison sans savoir que ce mot-là, abattre, n’est pas né de notre esprit, mais nous a été soufflé par l’esprit qui hante les lieux, cet appartement dans lequel vécut Maurice Furilieux, boucher aux abattoirs de La Villette, puis Shiéznyek Krizolawski, évadé loin du totalitarisme stalinien pour être décapité par une machine fabriquée en 1927 dans la ville de Detroit / Michigan // Qui pour croire que les mots nous sont inspirés par la mémoire oubliée des lieux ? / Qui pour croire encore à ces balivernes ? / Alors, sans tiquer, on s’entend dire que l’on va abattre ce mur, ça fera une grande salle à manger, la lumière sera magnifique, mais le sang, lui, mais le sang // On s’entend dire qu’on installera une mezzanine, des plantes vertes là et là, on s’entend dire que ça coûtera cher mais qu’étant donné les taux il serait idiot de ne pas emprunter, et on parle comme des grands, on parle comme des grands // Mais le sang lui, le sang // Le sang ne dévie jamais de son langage / Vous le savez, vous, puisque vous êtes ceux qui nous ont enseignés, formés, éduqués, aussi ignares aussi désemparés, vous le savez, vous, ce que le sang a de véridique / Alors on entreprend les travaux, on emménage on est content, puis les peines succèdent aux joies et les joies aux peines / Mes chéris mes amours papa et maman ne vont plus vivre dans la même maison / Ce sont des choses qui arrivent bien sûr, bien sûr, mais le sang / Le sang / Alors on change puis bien sûr, les centres commerciaux, on nous avait dit à l’achat que la zone n’était pas constructible, comment voulez-vous que l’on vende à présent ? De toutes les façons cette maison n’a jamais tenu ses promesses // La maison // La maison // Et la mort de l’un, de l’autre, de l’enfant enterré pas loin, le sang, le sang // Et on abandonne la maison, l’immeuble revendu / Comment continuer à vivre au milieu des désastres ? C’est vaste ! / Pour un prix comme celui-ci, il ne faut pas hésiter, vous ne trouverez jamais une aubaine pareille / Alors on s’installe / Du toit on peut voir les fumées des manifestations de mai / C’était vous, ces jeunes-là, non ? / C’était vous, ce mois de mai-là, mois mythique, sacré entre tous avec lequel vous n’avez de cesse de nous écraser puisque vous, vous l’avez faite la révolution, vous, vous aviez le sens du partage, de la camaraderie, du collectif, n’étiez pas scotchés à des portables, comme nous qui le sommes, n’aviez pas Internet, Facebook, les tablettes, les Gameboy, le porno et toute cette rhétorique à vomir faite pour nous humilier parce que nous, nous sommes de pauvres connards qui n’avons rien connu, rien fait, rien vécu, des connards qui ont eu tout cuit dans la gueule, qui ne savent rien de ce que peut être la souffrance, la misère, la violence, la faim, la soif, des connards sans conscience politique, sans conscience sociale, zéro engagement, des abrutis, des débiles, des merdes dont la grande malédiction est d’être nés de vous, d’être nés à cette époque corridor, transit, passage comme on dit d’une correspondance, pas même les chiottes qui sont un lieu sacré, important, nécessaire, non, une génération corridor et vous nous traitez de même ! Nous ne sommes pour vous qu’une continuité tout juste bonne à perpétuer la race, mais de poésie, de grâce, vous ne nous en accordez pas même l’ombre // C’était vous, ça, donc, ce mois de mai, les impertinents, génération fuck you génération impertinente jeunesse ! jeunesse ! / Jeunes vous manifestiez, vieux vous manifestez toujours, avant c’était pour vos libertés aujourd’hui pour vos retraites, on s’assagit comme on peut et vous prétendez vouloir nous former, nous conseiller, nous évaluer, nous dresser comme des chiens, nous dresser les uns contre les autres / Traîtres /// Qui croyez-vous que nous sommes ? / Que croyez-vous que nous sommes ? / Que croyez-vous que nous nous disons lorsque nous parlons de vous ? / Que croyez-vous que nous pensons lorsque vous exhibez vos victoires comme on exhibe sa bite et, une tape dans le dos, une main au cul, voulant nous donner des conseils, vous nous faites nous agenouiller nous forçant à sucer le récit de vos révoltes passées ? / Que croyez-vous que nous pensons lorsque, inconscients de la haine que vous avez de notre jeunesse vous nous ordonnez : suce, suce ma jeunesse perdue, suce cette liberté que tu ne connaîtras jamais, suce mon bel appartement acheté pour une bouchée de pain et que tu ne pourras jamais te payer, suce les utopies qui furent les nôtres et que je t’interdis d’avoir, suce l’amour sans préservatif, suce mon voyage en Inde, suce la fraternité dont nous avons fait preuve et qui n’est pour toi que bégaiement, suce, suce ! Que croyez-vous que nous pensons quand vous nous enfoncez jusqu’au plus profond de la bouche vos engagements politiques gorgés de vos convictions qui sont pour vous le signe de votre courage quand ils ne sont pour nous que celui de vos trahisons et de vos renoncements et, allant venant, ahanant, gémissant de plaisir, vous enfoncez jusqu’au plus profond de nos gorges vos idéologies de merde, vos principes de merde, votre socialisme bien bandé, votre communisme âcre, votre respect républicain, votre gaullisme puant, votre jansénisme à vomir, votre racisme bienveillant, votre politique de merde, votre morale sociétale de merde et, toujours, allant, venant, ahanant, sentant monter la purée bien blanche de votre satisfaction de vous-mêmes, vous nous ordonnez suce, suce, oui, voilà ! Voilà ! Je jouis dans ta bouche la fin de l’insouciance ! Je décharge au fond de ta gorge la fin de l’histoire ! Avale ! Avale ! Elle goûte bon la fin de l’Histoire ? Attends je vais t’en foutre une autre giclée et, râlant de bonheur, vous nous éjaculez dans la gueule tout ce que nous vous devons de confort, dette infinie dont on ne verra jamais le bout ! Écrasez ! Écrasez ! Vous nous écrasez ! À vous les retraites, à vous la joie, à vous l’Histoire et à nous la confusion ! Pourquoi ne fais-tu rien de ta vie ? J’en sais rien papa, j’en sais rien maman, j’en sais rien ! Je sais pas ! / Je sais pas ! / Je sais pas ! / Je sais pas je sais pas je sais pas je sais pas ! / Je sais pas ! / Je sais pas ! / Je sais pas je sais pas je sais pas je sais pas ! / Je sais pas ! / Je sais pas je sais pas ! / J’veux dire que j’en sais rien je sais pas j’en sais rien ! Je me fouille, me tâte, m’inspecte, m’analyse et c’est le vide absolu ! Je sais pas et toute la connaissance du monde ne pourra pas m’empêcher de cracher que j’en sais rien ! / J’en sais rien / j.s.r. / J.S.R. JSRJSRJSRJSRJSRJSRJSRJSRJSRJSRJSRJSR : J’EN SAIS RIEN ! J’en sais rien, et rien qui puisse m’aider à le savoir ! J’en sais rien ! J’en sais rien ! ● (...) Je sais pas ce que je vais faire demain, je sais pas ce que je vais faire de ma vie, je sais pas ce que je vais faire de ma peau ! /// « Il faut pourtant décider, il faut entendre raison ! » alors on remplit nos mp4, nos iPhone, nos iPod nano, on va sur Spotify, on va sur Deezer, on va sur iTunes, on se gave de la musique à vos oreilles la plus détestable et on grimpe le son dans le plafond mais même à se défoncer les oreilles, on ne peut plus entendre raison, car pour seule raison on entend juste un désir immense de noyade collective pour vous faire éclater le cœur du plus pur des chagrins ! Tous les humains âgés entre vingt et trente ans se sont jetés dans les océans et se sont donnés aux vagues ! Pleurez ! Pleurez la jeunesse perdue, disparue ! Des millions de cercueils posés côte à côte et nos présidents disant notre nom et notre âge ! Noyade ! Noyade ! Nous avons soif de pureté ! Nous avons soif d’intégrité ! Nous avons soif de radicalité ! Mais même ces mots nous ont été raptés ! Nous n’en pouvons plus de vos nuances, de votre grisaille, de votre beigitude ! Tout est gris et beige et taupe ! Alors nous fuyons, dans nos asiles, nos asiles de pureté ! Tremblez ! Pleurez ! La jeunesse a levé sur vous son front de taureau ! Tremblez, pleurez ! La jeunesse a lancé contre vous ses cris d’oiseaux ! Tremblez, pleurez ! La jeunesse a creusé pour vous de profonds tombeaux ! Tremblez, hurlez, pleurez ! Nulle pitié nulle pitié pleurez, pleurez !! Et chaque journée qui passe en est une de passée et notre seul espoir consiste à passer à travers la vie sans trop se faire mouiller ! Nous sommes exactement ce que vous avez voulu que nous soyons ! Si bien convaincus de la mort des idéaux que nous sommes devenus une génération préoccupée avant tout par son cul ! Toutes les choses qui avaient encore un sens pour nous sont mortes et, regardant le monde, la seule chose intelligente à faire consiste à ne participer à rien pour pas aggraver une situation catastrophique / Alors non ! Je ne sais pas ce que je veux faire de ma vie, je sais juste que c’est freakant en tabarnac de voir, du jour au lendemain, son univers ne plus fonctionner par magie ! / Comment se consoler de ça ! Comment se consoler quand, à vingt-cinq ans, on sait déjà qu’on ne sera pas mythologique !! Comment se consoler quand, à vingt-cinq ans, on ne sait pas être romantique !! Comment se consoler quand, à vingt-cinq ans, il faut se consoler sans savoir de qui de quoi ni pourquoi !! Comment se consoler quand on vit comme si nous faisions partie d’un club multipoints ! Bonjour, est-ce que vous avez la carte du magasin ? Non, je ne l’ai pas l’hostie d’carte du magasin, pis, ça m’tente pas de l’avoir vot’ carte du magasin, je ne veux pas accumuler de points, je ne veux pas accumuler d’avantages, je ne veux pas travailler plus pour gagner plus, je ne veux pas faire partie de la course aux soldes ! Du Nutella ! Du Nutella ! Comment se consoler quand le plus beau paysage qu’ont vu la plupart d’entre nous se trouve à l’arrière d’une boîte de céréales ! Chocapic, Miel pops, Coco pops, Frosties, Special K, Rice Krispies, Extra pépites Kelloggs, Nesquik, Froot Loops, cornflakes, super fibres, fibres à chier, fibres à diarrhée, merde Loops, caca Frosties, caca Krispies, pipiplotte, c’est la crise, la crise, il faut se serrer la ceinture et quinze secondes plus tard, on te dit va travailler, va à l’école, étudie, triche, triche pas, fume, fume pas, mets une capote, ôte ta capote, baise bien, suce bien, encule bien, écarte les jambes, ferme ta gueule, sois efficace, be efficient, sois performant TABARNAC !! / Tant qu’à se faire parler ce langage-là à longueur d’année, laissez-nous vous dire que si ça continue de même icitte dedans on va finir par lui faire connaître le flux et le reflux de notre spiruline à la criss de crise, criss de criss !! Vous voulez notre bien ? Notre bonheur ? You bet ! Yes ! Yes ! Un bonheur sans oxydant, bio, vegan, sécurisé, et vous nous dites Aujourd’hui c’est elle, mais demain c’est vous / Vous nous dites Le travail c’est la santé / Vous nous dites La carte visa ceux qui l’ont ne s’en privent pas / Vous nous dites Just do it / Vous nous dites Parce que je le vaux bien / Vous nous dites What else / Vous nous dites Avec Carrefour je positive / Vous nous dites L’avenir appartient à ceux qui le construisent, vous nous dites Pariez sur vous, Carambar c’est de la barre, Ensemble on peut tout faire, La banque qu’on a envie de recommander, Make love not walls, Pas d’erreur c’est Lesieur, Mars et ça repart, Gillette la perfection au masculin, Haribo c’est beau la vie pour les grands et les petits et encore et toujours Nutella Nutella ! Vous nous dites Big Tits ! Vous nous dites Handjob Blowjob Cum Swallow Cum Shots Facial Teen Ass Doggy Anal Big Cock Bimbo Amateur Orgies Fistfucking Titfucking Ass fucked Ass to mouth Black Black hair Asian Arab College Incest Old Mom and son Dad and girl Deepthroat Doctor Milf Mom Nurse Fuck me, What a nice dick, I’m coming, I’m coming, cum, cum, on my face, on my ass, who is she ? Who is he, Oh God, oh yes, Tabarnac !! ● Partout la performance (...) partout la performance ! C’est pas une vie sacrament fait que non criss de criss, on ne se taira pas calvaire ! Vous nous avez voulu ignorants, on l’est devenu le crâne bourré ! Reykjavik, capitale de l’Islande, Lomé la capitale du Togo et Ouagadougou la capitale du Burkina Faso et quand il pleut à Montréal il fait beau à Bornéo ! C’est utile ! Mais à quoi ça sert ? / Ouvrez vos cahiers d’histoire et le professeur dit « Nous sommes un peu en retard sur le programme, nous ne passerons donc pas plus d’une demi-heure sur la colonisation. » On referme nos cahiers et on ferme nos gueules et adieu l’Afrique, adieu, adieu ! Qu’est-ce qu’on s’en fout de toute façon ! Pas d’Histoire, pas d’histoire ! Du Nutella ! Du Nutella ! Comment faire et quoi faire et quoi être si après vous le déluge ? Et si c’est nous qui sommes après vous alors nous serons le déluge ! / Ordures, ordures, nous sommes vos ordures nées aux pays des ordures ! Alors voilà ! ● Pas de mots (...) pas de mots /// Mais le sang, le sang lui, le sang des bêtes // Et puis l’immeuble revendu, séparé en petites chambres de bonne, bonjour, je suis votre nouvelle locataire / Comment vous appelez-vous ? /Victoire / Étudiante j’imagine ? / Non comédienne / Télévision ? / Théâtre / Une artiste alors ! / Oui, on espère du moins / Et vous jouez ? / Bientôt / Une comédie j’espère ! / Oui madame, une comédie, hilarante / Je viendrai vous voir alors, où jouez-vous ? / Au Théâtre de La Colline madame / Et il est comment ce théâtre ? / Il est national madame, national / National ? / Oui madame, national / Parce que les autres sont quoi ? / Ils ne sont rien madame, ils sont juste théâtres ! Nous, le nôtre, il est national, c’est le saint des saints madame, le nec plus ultra, le Pic du Loup, le trou du cul ouvert de la reine et la crème de la crème a le droit de le badigeonner ce trou du cul madame, et je fais partie de ce pot-là, le pot de cette élite, j’en suis et je vais badigeonner le trou du cul de la reine ! Quelle chance ! Le rubis, les bijoux de famille, je vais pénétrer le Théâtre national de La Colline comme on pénètre le sexe de sa mère, ça va être génial, on va faire un putain de spectacle, ça va être dément ! / Merveilleux, oui, et ça va changer quoi ? / Rien madame, ça ne va rien changer du tout / Tant mieux, car plus ça change plus c’est pareil et la chambre vous plaît ? / Oh oui madame je suis heureuse si heureuse et la vue de cette fenêtre est si belle / Et Victoire ouvre la fenêtre et regarde // Et le sang, le sang de Maurice Furilieux, le sang des bêtes tuées par Maurice Furilieux et celui des jeunes allemands tués par Maurice Furilieux, lui monte dans les narines et Victoire sans savoir pourquoi se met à pleurer / Pourquoi pleurez-vous ? / Je ne sais pas ! / Comment savoir que l’on pleure les bêtes et la jeunesse de l’Europe ? / Je pleure le sang des bêtes madame !! / Les sacrifices passés comme les sacrifices futurs ! /Victoire était trop belle, trop puissante pour résister contre ces vibrations-là ! / Nous, nous l’avons connue ! / Sans doute que le fantôme de Maurice Furilieux est tombé follement amoureux de Victoire et que, de nouveau, en une cérémonie macabre, après avoir bu un calice de sang, sang des jeunesses sacrifiées des guerres passées, des guerres présentes : Hiroshima et Nagasaki, Vietnam, jeunesse des guerres du Laos, guerre du Liban, de l’Iran contre l’Irak, de l’Irak contre les kurdes, guerre en ex-Yougoslavie, sang du Rwanda et de l’Afrique défaite au sud comme au nord, à l’est comme à l’ouest, sang des Syriens, sang des 43 étudiants mexicains, des 14 femmes de Polytechnique, sang de la Palestine et sang frais des enfants de nos âges, après avoir bu donc, Maurice s’est présenté à Victoire comme on se présente devant sa première vache et Victoire, qui avait les yeux verts de la victoire, a senti, un siècle plus tard, devant la fenêtre ouverte qui donnait sur le périphérique, sur Auchan, sur McDo, le souffle chaud du bourreau, elle a senti en elle, en son grand cœur de poulpe, l’odeur des bêtes, le sang, la vue, les larmes, peut-être / Victoire ! Victoire ! / Victoire devait être des nôtres, elle devait être avec nous sur le plateau de ce théâtre / Elle était donc de notre sang / Le sang de cette distribution-là / Mais c’est de cette fenêtre, construite dans la seconde partie du XIXe siècle, restaurée dans les années 50, remplacée dans les années 70 puis restaurée encore au début des années 90 que Victoire, il y a peu, petite viande s’échappant de sa cage en béton, s’est jetée pour se donner la mort / Elle avait 27 ans / L’âge des ténèbres /




Notre innocence 
texte et mise en scène Wajdi Mouawad avec Emmanuel Besnault, Maxence Bod, Mohamed Bouadla, Sarah Brannens, Théodora Breux, Hayet Darwich, Lucie Digout, Jade Fortineau, Julie Julien, Maxime Le Gac-Olanié, Étienne Lou, Hatice Özer, Lisa Perrio, Simon Rembado, Charles Segard-Noirclère, Paul Toucang, Mounia Zahzam, Yuriy Zavalnyouk répétitrice du chœur Vanessa Bonnet créé à La Colline – théâtre national le 14 mars 2018.
 
 
D.R.
 
2018-09 / NUMÉRO 147