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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul
Voyage, voyage


2010 - 06

Le portail pour Beyrouth est le plus éloigné, relégué tout au fond de l’immense salle d’attente de l’aéroport Charles de Gaulle, du côté des lignes aériennes dites « sensibles ». Sur les sièges design qui en ont vu d’autres, des Libanais avachis guettent le vol libérateur qui les emportera vers le joyeux désordre du Liban.

 

Il y a là l’inévitable mère qui, de retour du Canada, vante à sa voisine émerveillée la carrière fulgurante de son fils à Montréal, un véritable « raïs », beau, riche et célèbre, « tous les Libanais jurant par son nom », avant que l’on apprenne, au détour d’une phrase, qu’il s’agit d’un brave chauffeur de taxi, au noir... Une autre figure classique est celle de la belle-mère dont le fils chéri, émigré aux Amériques, vient d’être nouvellement
père. N’ayant jamais pris l’avion, elle a tenu quand même à assister sa belle-fille américaine – qui n’en demandait pas tant – en ces moments historiques. Encombrante et encombrée de ballots divers, elle distribue à la ronde les photos d’un petit-fils blondinet qu’on ne dirait jamais originaire de Aïn Zahra. Condamnant à la fois les méthodes d’accouchement américaines, l’absence de « meghli » dans ce pays de sauvages et les belles-filles « étrangères-mais-gentilles », et forte de son expérience, elle recommande chaudement aux braves dames qui l’entourent le recours à une bru locale.

 

Beyrouthine branchée pour débarquer, ployant sous le fardeau de ses nombreux sacs siglés, ayant visiblement dévalisé le « Duty free ». Juchée sur des talons aiguille, entièrement refaite et évidemment blonde, elle jette un regard de commisération au troupeau peu glamour des mères et décide de s’installer le plus loin possible, du côté de la première classe. Celle-ci est peuplée de faux traders en costards qui se donnent des airs de Wall Street, manipulant sans cesse leur portable, très désireux de nous faire croire qu’ils gagnent des millions à chaque fois qu’ils pianotent sur leur clavier. On commence à comprendre comment la bulle financière a explosé.

 

Bon retardataire, l’étudiant libanais fait son apparition. Mal rasé, mal peigné, les yeux hagards à force d’avoir
veillé pour ses examens, il traîne une lourde valise que l’on soupçonne de contenir exclusivement du linge sale. Un cadeau peu ragoûtant que la malheureuse Soma se fera cependant une joie de laver, trop heureuse d’accueillir pour quelques jours l’héritier de la famille. Celui-ci, l’estomac bourré de pizzas congelées et de cocas tièdes, ne rêve pour le moment que d’un bon plat de feuilles de vigne farcies.

 
 
 
2020-01 / NUMÉRO 163