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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul
Valentin/Valentine


2010 - 03
Le mois de février a décidément mauvaise presse chez nous. Redouté par les petits vieux qui se terrent chez eux de peur d’être emportés par la Grande Faucheuse, réputé avoir sale caractère, soufflant le chaud et le froid et complètement ingérable côté durée, c’est le canard noir du calendrier, serré qu’il est entre le blanc janvier et le verdoyant mois de mars.

Niché au cœur de l’hiver et de la grisaille, février était aussi le mal-aimé des – vils – commerçants. Jusqu’à l’invention de la Saint-Valentin. Je dis bien « invention » car ce saint innocent à l’allure naïve d’amoureux de Peynet n’a jamais rien demandé à personne. Surtout pas qu’on inonde les magasins de « nouveautés » (ces échoppes libanaises qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans lesquelles il n’y a généralement que des vieilleries) d’horreurs. Car les vitrines ne lésinent pas sur le kitsch : sempiternel coussin rouge carmin en forme de cœur, rose en plastique sous cellophane, pyjama joyeusement décoré de « I love you », peluche géante au sourire débonnaire arborant sur sa poitrine un gros « Je t’aime », et j’en passe. Cela pour rester dans le registre de la décence. Car sous prétexte de fête dite « coquine », tous les tabous semblent avoir sauté : des magazines « pour familles » des plus convenables n’hésitent pas à donner des conseils bidon pour nuits haletantes, des dadames d’un âge certain arborent sur les pages de « Superficiel » des décolletés vertigineux dignes de la Playmate de Playboy et les recettes de mets prétendument aphrodisiaques n’ont jamais eu autant de succès. Même la vieille fille prude d’en face qu’on a toujours rencontrée à la messe du dimanche trouve normal d’exhiber dans sa vitrine une nuisette en nylon des plus affriolantes décorée de plumes rouges avec pantoufles assorties.

Aucun négociant ne voulant être en reste, après les vendeurs de ballons qui font fortune, les pâtissiers se mettent de la partie avec d’écœurants gâteaux en forme de cœur recouverts d’un glaçage rouge, mélange très sain de sucre et de colorants alimentaires. De leur côté, les restaurateurs concoctent à leurs clients des soirées à thème « Love » des plus éculées avec musique sirupeuse, lumières tamisées et chanteurs énamourés. Quant aux fleuristes, ils contribuent à la fête en vendant la fleur au prix du caviar, rendant aux pauvres amoureux le fait de « conter fleurette » presque impossible.

Dans ce temple du mauvais goût qu’est devenu le pays l’espace d’un mois, on se prend à envier les vieux couples de montagnards se souhaitant paisiblement le soir du 14 février, comme tous les autres soirs, « bonne nuit l’homme », « bonne nuit la femme ».
 
 
 
2020-01 / NUMÉRO 163