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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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L’Orient, entre fantasme et réalité
Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait.

Par Lamia el-Saad
2014 - 06
Le goût de l’Orient, paru dans la collection « Le Goût de », nous rappelle que « l’Orient hante l’imaginaire européen depuis des siècles ». Il s’agit d’un ensemble de textes choisis, présentés et commentés par Georgia Makhlouf. Choix subjectifs, assumés et justifiés au cas par cas.

Un ouvrage qui se divise en trois parties. La première est consacrée aux écrivains voyageurs qui ont rêvé l’Orient, « au point qu’il semble parfois que le voyage n’est entrepris que pour vérifier sur place ce que l’on a lu par ailleurs ». La deuxième donne la parole aux Orientaux eux-mêmes et met en valeur la relation Orient-Occident, une relation « toujours ambivalente, toujours conflictuelle ». La troisième porte sur les formes contemporaines que prend le voyage en Orient dans la littérature. Il en ressort qu’à force de « singer » l’Occident, l’Orient a « perdu son âme ». Toutefois, « la magie perdure »…

Parmi les nombreux thèmes, les paysages de l’Orient, mais aussi le sort des femmes abordé notamment par Lady Mary Montagu, Hanan el-Cheikh et Nizar Kabbani dont les poèmes sont sous-tendus par une « volonté de briser les tabous ». Cela venant s’ajouter aux récurrents plaisirs de l’Orient que l’on retrouve dans la plupart des textes: plaisirs de la table, plaisirs sensuels…

Quant aux écrivains orientaux exilés, ils expriment cette douleur si particulière que l’on appelle mal du pays. Tayeb Salih se distingue toutefois de la masse. En effet, « si le thème du retour au pays natal et du choc culturel qui s’en suit rappelle de nombreux autres romans arabes, la complexité de la construction, (…) la beauté de l’écriture qui articule une prose rigoureuse et une poésie très sensuelle, et l’audace des scènes explicitement sexuelles, renouvellent durablement le roman arabe ». Plus surprenant, Lawrence Durrel, sans pour autant être un Oriental, compare le souvenir d’Alexandrie à « un enfant mort dont on ne peut se résoudre à se séparer ». La dimension politique est évidemment très présente, notamment chez Edward Saïd, fervent défenseur d’un État palestinien multiculturel, et chez Dominique Eddé qui critique les méthodes et la philosophie du régime syrien. Cette dimension est également très présente chez Nizar Kabbani après la défaite arabe de 1967.

Si les voyageurs d’Orient eurent des motivations diverses et variées, le pèlerinage religieux demeure celle qui est le plus souvent invoquée. Lamartine éprouve « l’ardent désir de se ressourcer » mais également de se rendre sur la terre qui a vu naître le christianisme. Il mentionne dans ses écrits cette « religion du cœur (…) qui ne résout rien, mais qui apaise tout ». Quant à Pierre Loti, il cherche tout simplement à comprendre d’autres cultures et d’autres formes de foi, ayant pris ses distances avec l’héritage occidental. 

Il est un fait remarquable que même les agnostiques, comme Régis Debray qui affirme n’avoir « d’autre religion que l’étude des religions », se rendent en Terre Sainte, « centre névralgique des voyages en Orient ». Gilles Kepel est un enseignant-chercheur profondément laïc, mais les références bibliques semblent être « indissociables des paysages de l’Orient ». Saadallah Wannous, en bon Oriental, aborde la question religieuse sous un autre aspect et « laisse entrevoir les sombres extrêmes où mènent le rigorisme religieux et la confiscation des libertés ». De son côté, Amine Maalouf nous donne à voir, dans Samarcande, « deux Orients en parallèle », deux Orients en quête de liberté. 

Dans ce remarquable ouvrage aux mille couleurs, Georgia Makhlouf fait ainsi dialoguer des auteurs qui n’auraient jamais pu se rencontrer, que ce soit en raison de l’espace et/ou du temps qui les ont séparés. Il en résulte des textes qui se ressemblent par leur sujet mais diffèrent par leur approche et leur style d’écriture ; un tout qui réussit à être homogène sans jamais être lassant et répétitif. Chaque page qui se tourne apporte sa part d’inattendu et de nouveauté, pique la curiosité du lecteur et donne envie de tourner une autre page… puis une de plus… jusqu’à la dernière.



 
 
Peinture de Léopold Karl Müller, D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le goût de l’Orient de Georgia Makhlouf, Mercure de France, 2014, 144 p.
 
2017-10 / NUMÉRO 136