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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Recueil
L’entretien comme genre littéraire


Par Jabbour DOUAIHY
2007 - 04



Poète et journaliste, responsable de la page culturelle du quotidien an-Nahar, Joumana Haddad vient de réunir treize interviews dans un recueil qui fait le tour des grands noms de la littérature contemporaine. Deux femmes et onze hommes, deux poètes et onze romanciers, deux Italiens (Umberto Eco et Antonio Tabucchi), deux hispanophones (Vasquez Montalban et Mario Vargas Llosa), deux lusophones (Jose Saramago et Paolo Coelho), deux francophones (Yves Bonnefoy et Tahar Ben Jelloun), deux Américains (Paul Auster et Rita Dove), deux Autrichiens (Peter Handke et Elfriede Jelinek) et un Turc (Nedim Gursel)... À chaque rencontre, c’est la même fascination, la même ferveur de la part d’une jeune femme qui, au lieu de rêver de stars du cinéma ou de la chanson, a toujours été habitée, comme elle le dit, par les fantômes de Maïakovski, Poe, Éluard, Salinger ou même le marquis de Sade… Pourtant, l’auteur du  Retour de Lilith, n’entend pas se livrer à un rituel complaisant. C’est que Haddad n’est pas prête à s’effacer face à son interlocuteur, tout monstre sacré qu’il soit. Dans sa promotion de l’entretien au rang de genre littéraire dont elle annonce les références dans une introduction bien enlevée, celle qui a visité les grandes capitales du monde pour aller à la rencontre des ses idoles, voit pourtant dans l’interview une  « confrontation » :  « Vous êtes toujours deux, toi et lui, esprit contre esprit et imaginaire contre imaginaire... ». Le dialogue est aussi effort consenti, une bonne préparation, une lecture exhaustive des œuvres de l’auteur pour s’en imprégner et en être  « hanté », avant de poser des questions  « dynamiques, diversifiées... » À chacun de ses auteurs, Haddad réserve une introduction dense où la petite histoire de la rencontre est relatée. On y apprend, par exemple, que pour Peter Handke l’exercice équivaut à une véritable torture tandis qu’Umberto Eco veut s’assurer si l’enregistreur tourne bien, alors que Paolo Coelho, gourou théâtral comme il se doit, accorde ses rendez-vous d’une drôle de manière :  « Allez à Tarbes, enjoint-il a la journaliste, descendez à l’hôtel Henri IV et attendez mon appel. » Rompus à l’épreuve de l’interview, Eco (qui étale ses concepts ardus, comme l’  « hypertexte » ou la  « traduction intersémiotique »), Saramago (militant des lettres et de la démocratie véritable), Mario Vargas Llosa, Tahar Ben Jelloun ou Yves Bonnefoy s’en sortent bien et redéfinissent volontiers leur conception de l’écriture ou leur vision du monde. On ne peut que se délecter en lisant les réponses d’un Paul Auster ou celles de Rita Dove qui évolue quelque part entre musique et poésie... En bonne  « voleuse de feu », Joumana Haddad a su subtiliser à ses auteurs un moment de vérité et les amener à nous révéler une part substantielle d’eux-mêmes.


 
 
© Wissam Moussa
Umberto Eco veut s’assurer si l’enregistreur tourne bien
 
BIBLIOGRAPHIE
En compagnie des voleurs de feu, entretiens avec des écrivains mondiaux de Joumana Haddad, éditions Dar an-Nahar, Beyrouth, 248 p.
 
2020-01 / NUMÉRO 163