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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Correspondances amoureuses


Par Pierre Leroy
2018 - 02
Pluie de lettres d’amour au long de ces dernières semaines, surprenantes dans leur concentration éditoriale : celles d’Albert Camus et de Maria Casares, de Philippe Sollers, de Paul Claudel, et de Delphine de Custine, l’amante de Chateaubriand. Si différentes, mais toutes illuminées par la passion, celle qui écartèle, qui creuse, qui bouleverse. Qui tremble au fond de l’être. Un véritable enchantement au milieu des éclats de l’affaire Weinstein et du grondement de ses échos, parfois si inattendus. Un véritable bienfait !

La chance extrême concernant Albert Camus et Maria Casares est que les aléas de l’histoire et des conservations nous permettent, là, d’avoir la totalité de l’échange de l’un à l’autre. Lui, né en 1913, écrivain déjà connu, elle, née en 1922, comédienne de théâtre, en pleine ascension, se rencontrent pour la première fois en mars 1944 chez Michel Leiris, à l’occasion de la représentation unique de la pièce de Picasso Le Désir attrapé par la queue. Ils s’aiment, mais le retour à Paris de la femme de Camus qui a passé le temps de la guerre en Algérie pousse Maria à rompre. Ils se recroisent par hasard quatre ans plus tard, boulevard Saint-Germain à Paris, se retrouvent et ne se quitteront plus malgré les hauts et les bas, et les séparations qu’imposeront la famille, le travail, la santé déficiente de Camus. Elle : « Pourquoi le destin nous aurait-il mis l’un en face de l’autre une fois ? Pourquoi nous aurait-il réunis de nouveau ? Pourquoi cette nouvelle rencontre au moment où il le fallait ? » Lui : « Oui il est bien vrai que nous revenons l’un à l’autre, plus unis et plus profonds peut-être que nous ne l’étions. Nous étions trop jeunes et nous ne sommes pas trop vieux pour tirer profit de ce que nous sommes : cela est merveilleux. » Elle : « Je t’aime irrémédiablement, comme on aime la mer », dans « cette joie énorme, qui anéantit ». Lui : « J’ai décidé une fois pour toutes que nous étions unis pour toujours. »

Un monument de 865 lettres en 1300 pages qui disent l’amour, mais aussi la vie qui va, le « brasier magique » du théâtre qui les lie, lui en tant qu’écrivain, elle en tant qu’actrice à qui son amant fera donner des rôles clés dans les pièces qu’il écrit, les coulisses de la vie littéraire, mais aussi bien les affres de la jalousie, la douleur, les retrouvailles, le côté sacré des extrêmes du sentiment. Elle : « J’attends le miracle toujours renouvelé de ta présence. » Lui : « Si j’avais à choisir entre le monde entier et toi, c’est toi que je préférerais à la vie et au ciel. Tu es mon équilibre, l’épaisseur du sang et des rêves, la vérité qui me nourrit. » Le jour de la remise du Prix Nobel à Stockholm, elle : « Quelle fête, jeune triomphateur, quelle fête ! », lui : « Jamais tu ne m’as tant manqué. »

Un échange au-dessus du monde, lucide, exalté d’amour, qui ne faiblira pas, jusqu’au 30 décembre 1959, date de la dernière lettre que lui envoie Camus, de Lourmarin, avant de prendre la route pour Paris : « À bientôt ma superbe, je suis si content à l’idée de te revoir que je ris en t’écrivant (…) je t’embrasse, je te serre contre moi jusqu’à mardi où je recommencerai. » Mais la route ne laissera pas cette chose si simple se réaliser : l’accident fatal arrêtera là la vie de l’aimé.

Les autres correspondances évoquées sont à sens unique. Le choix de lettres de Philippe Sollers à Dominique Rolin, pour la période de 1958 à 1980 sont un autre choc d’amour fou (et clandestin) entre le jeune auteur de 22 ans soutenu par Mauriac et Aragon et la femme épanouie de 45 ans, merveilleusement belle, romancière alors membre du jury du Prix Femina (les lettres de Dominique Rolin pour la même période sont attendues en un volume spécifique dans les semaines qui viennent). Dans celles qu’on lit ici, la verve, la malice, l’humour, cette effervescence intellectuelle témoigne tant de la vie engagée de l’époque que de l’ardeur et de l’effet d’entrainement mutuel que peuvent susciter des sentiments portés au plus haut. Ceux-ci survivront au mariage de Sollers avec Julia Kristeva en 1967, et s’exprimeront jusqu’à la mort de Dominique Rolin en 2012 à 99 ans.

Il faudrait aussi parler des Lettres à Ysé de Paul Claudel, la belle Polonaise blonde rencontrée en 1900 à bord du bateau qui le ramène à Fou-Tcheou, en Chine, où il est Consul de France depuis deux ans. Il a 35 ans, elle lui fera perdre sa virginité, il lui donnera une fille. Claudel, écartelé entre la passion charnelle et la ferveur mystique qui la lui interdit, tentera de démontrer qu’une voie de conciliation passe par la sanctification du péché. Il n’y parviendra pas, ses lettres le disent. On ne sait hélas pas ce que pensait Rosalie Vetch (c’est le vrai nom d’Ysé) que Claudel transposera dans le personnage principal de sa pièce de théâtre Partage de midi.
Quant aux lettres de Delphine de Custine à Chateaubriand, dans le cœur duquel elle succède à Pauline de Beaumont, morte dans les bras de son amant qu’elle était allée retrouver à Rome pour cela, elles débouchent vite devant le narcissisme et la mobilité sentimentale de ce dernier, avec le grand style de l’époque, sur le désenchantement : « Bien fou qui croit aux sentiments qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J’ai été tellement le jouet des hommes et des prétendus amis que j’y renonce », lui écrit-elle le 16 juillet 1804…

Tout cela est à lire. Avec passion aussi. L’on y sentira à quel point la correspondance est un genre littéraire autonome, qui fait œuvre à part entière. En espérant qu’Internet ne nous en supprime pas trop vite les sources de futurs recueils !
 
 
BIBLIOGRAPHIE 

Correspondance (1944-1959) d’Albert Camus et Maria Casarès, Gallimard, 2017, 1312 p.

Lettres à Dominique Rolin (1958-1980) de Philippe Sollers, Gallimard, 2017, 400 p.

Lettres à Ysé de Paul Claudel, Gallimard, 2017, 464 p.

L'amante et l'amie. Lettres inédites (1804-1828) de François-René de Chateaubriand, Delphine de Custine, Claire de Duras, Gallimard, 2017, 704 p.
 
 
Un véritable enchantement au milieu des éclats de l’affaire Weinstein et du grondement de ses échos, parfois si inattendus.
 
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