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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Dictionnaire
1001 miroirs de l'humanité


Par Jabbour DOUAIHY
2010 - 10


Apres L’Encyclopédie de l’amour en Islam (Payot), voire le Kama-Sutra arabe (Pauvert) ou Le Dictionnaire amoureux de l’Islam (Plon, 2004), Malek Chebel emprunte donc dans Le Dictionnaire amoureux des Mille et Une Nuits un sentier qu’il avait déjà battu, et lui confier de faire le tour du monde de Schéhérazade équivaut à « donner son pain au boulanger ». Et Chebel n’en mangera pas la moitié. Il semble au contraire se retenir, contenir sa jubilation pour ne pas « faire autant » que la dernière épouse du sultan dépité : « Ce Dictionnaire amoureux des Mille et Une Nuits lui-même n’est-il pas une illusion de plus qui parle d’un monde révolu ? » Ce n’est pas la première ni la dernière mise en abyme dans l’univers des contes les plus célèbres de l’humanité. Ainsi, l’adjectif « amoureux » avec lequel l’éditeur cherche à personnaliser les recensements des sujets proposés trouvera-t-il meilleure illustration ? D’Adultère et Cocuage à Zoophilie en passant par Culte des mignons, Éloge des grains de beauté ou le Régime des passions, rares sont les entrées qui peuvent éviter l’amour dans ses déclinaisons infinies. Et Chebel en est conscient quand il écrit après une savante introduction intitulée « Au commencement était la femme » et sous le titre « Amour fou » consacré au coup de foudre, « entrée en matière » privilégiée dans le domaine des sentiments : « …Les contes qui nous ont enchantés parlent d’un seul et unique sujet : l’amour. Que ce soit sous sa forme idéale et éthique, sous sa forme soudaine ou encore dans son expansion et son rétrécissement, l’amour est au cœur de toutes les intrigues et de toutes les résolutions. »

Apres avoir défini les Nuits comme le versant profane, la « métaphore inversée » du monde arabe qui « se trouve pris entre ces deux images, ces deux réalités : d’un côté le Coran avec sa spiritualité univoque, entièrement vouée au créateur, de l’autre l’univers éclaté des Mille et Une Nuits, une sorte de revendication sourde de l’humain… », le dictionnaire de Malek Chebel se ressent aussi de cet « éclatement » et part dans tous les sens comme un feu d’artifice éclairant tous les recoins et les prolongements d’une œuvre (« paradigme absolu du livre sans manuscrit ») au destin exceptionnel.

Bien sûr, la thématique d’abord, dans des lectures parfois insolites comme « La nuit dans les Mille et Une Nuits » ou tout juste avant, « Le Nu » (une véritable quête du dévoilement dans ce « lupanar » géant que sont les Nuits) et, tout proche, « L’odor di femina » (Parfum de femme), le Paradis-Sérail et autres Trésors ou Jardins secrets, jusqu’à la Gourmandise « comme art majeur ». Puis s’alignent les personnages à commencer par la protagoniste légendaire et problématique servie en plusieurs entrées (anecdotique : « Quel âge a Schéhérazade », sociologique : symbole controversé quand même du féminisme arabe, sans oublier par exemple tous les films prestigieux qui ont porté son nom dans leurs titres…). De bons développements sur le destin cosmopolite, cinéma, cartoons et littérature enfantine à l’appui, des Aladin, Ali Baba ou autres Sindbad. On passe ensuite aux troublantes « transmutations » androgynes de Qamar Az-Zaman, à la science inénarrable de l’esclave Tawaddoud ou à Zoumourroud, l’autre esclave qui choisit elle-même son maître pour la beauté de son visage. Les personnages fictifs cèdent un peu de place au traitement contique des personnalités historiques ou pseudo-historiques, comme surtout Haroun Rachid, Saladin, et en remontant le fil du temps ou de la légende jusqu’à Salomon.

Il y a, en amont, les sources, l’Inde « éternelle », l’héritage grec, la Perse, la Géographie des Nuits, et en aval, les traducteurs plus ou moins fidèles, Sir Richard Burton « le sulfureux », Antoine Galland la « fleur de probité » ou le « scandaleux » docteur Mardrus, puis il y aura les copies, les plagiats et les parodies, des Mille et Un Jours à toutes les formes d’emboitement qui en découlent. Viennent les illustrateurs de tout goût et de toutes nationalités, les cinéastes (les adaptations à l’écran méritent un volume entier, l’auteur y palliant par une liste non exhaustive des films, ballets et pièces de théâtre inspirés des Nuits) avec une place de choix pour Walt Disney et pour Pier Paolo Pasolini. Côté littérature, il y a Borges l’incontournable, Edgar Allan Poe et même l’auteur de La Recherche.

Malek Chebel aime son sujet, divague délicieusement avec un portrait pétillant des « Schéhérazade d’aujourd’hui » ou se laisse emporter par le scénario possible d’une mille et deuxième de ces Nuits qui serait, selon lui, « la suite littéraire la plus humaniste que la littérature arabe ait jamais produite ».

 

*Malek Chebel participera à la table ronde : « Mille et Une Nuits, une source d’inspiration toujours actuelle ? » avec Élias Khoury et Robert Solé, animée par Georgia Makhlouf le 1er nov. à18h à l’Agora. Il signera son livre à 19h chez Le Point.

 
 
© Philippe Matsas / Opale / Fayard
« L’amour est au cœur de toutes les intrigues et de toutes les résolutions »
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Dictionnaire amoureux des Mille et Une Nuits de Malek Chebel, Plon, 2010, 928 p.
 
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