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Dictionnaire
Stendhal au microscope de Fernandez


Par Fifi ABOU DIB
2013 - 05
Les Dictionnaires amoureux édités par Plon sous la houlette de Jean-Claude Simoën, ne sont pas utiles, ils sont indispensables. À une époque où le virtuel a pratiquement tué le dico, ces volumes rédigés par des passionnés qui, de A à Z, creusent leur sujet et communiquent leur amour sont simplement jubilatoires. Dernier titre en date, le Dictionnaire amoureux de Stendhal écrit par Dominique Fernandez se lit comme la chronique d’une rencontre amicale. Fernandez a déjà écrit pour cette collection – dont il a eu lui-même l’idée – un Dictionnaire amoureux de l’Italie et un autre de la Russie. Le regard de Stendhal sur ces deux pays suffit à tracer le fil rouge d’un abécédaire où, d’une entrée à l’autre, on constate une complicité entre deux auteurs que plus de deux siècles séparent. C’est donc avec une fluidité miraculeuse que Fernandez décrypte Henri Beyle, pour les stendhaliens comme pour les profanes.

La musique en particulier occupe une place de choix dans ce dictionnaire. Non seulement à l’entrée « Musique » où Fernandez nous rappelle qu’elle fut « avec l’amour, et autant que l’amour, la grande affaire de Stendhal ». Il relève d’ailleurs cette citation des Souvenirs d’égotisme : « Je n’ai aimé avec passion en ma vie que Cimarosa, Mozart et Shakespeare. » Fernandez ne va évidemment pas manquer d’explorer ces trois pistes, soulignant au passage que pour Stendhal, le principal critère d’une bonne musique devait être le plaisir physique immédiat que celle-ci procure. Il nous apprend aussi que, toujours selon Stendhal, « la vraie musique est vocale ». On retrouvera ces principes aux entrées « Castrats », « Cimarosa », « Mozart », « Rossini », « Scala », et finalement un peu partout.

Que dire de la peinture et de la sculpture ? Dans son récit de voyage Rome, Naples et Florence, Stendhal écrit : « J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. » Ces battements de cœur, ce réel malaise au contact de la beauté est désormais désigné par « syndrome de Stendhal ». De « Beaux-arts » à « Bologne » en passant par « Canova », « Caravage », « Carrache », « Corrège », « Couleurs », « Giorgione », « Guerchin », « Michel-Ange », « Raphaël », « Tintoret » ou « Titien », Fernandez explore le panthéon pictural de Stendhal, lui reprochant d’ailleurs sans ambages de « se mêler de donner son avis et d’étayer ses critiques sur de piteuses réactions épidermiques ». Le lecteur est ravi de voir l’auteur malmener quelque peu ce client que par ailleurs il admire. On est clairement loin de l’hagiographie.

Le plus amusant est que Fernandez, membre de l’Académie française, a pour mission de partager son amour pour un immense auteur qui n’y a jamais mis les pieds. Il était donc légitime qu’il donne la parole à Stendhal à ce sujet. Ce dernier n’est pas amène et fait sien le jugement de Montesquieu : « Un membre de l’Académie française écrit comme on écrit, un homme d’esprit écrit comme il écrit. » À l’entrée « Style » on lira justement dans cette lettre à Balzac : « En composant La Chartreuse, pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du code civil. (…) Je ne veux pas branler l’âme du lecteur. »

À l’entrée « Russie », on retrouve un Stendhal amoureux d’un jeune officier russe. « Si j’avais été femme, dit-il, je l’aurais suivi au bout du monde. » Et Fernandez de s’adresser directement à l’auteur : « Pourquoi ces précautions oratoires, cher Stendhal ? Mais femme, vous l’étiez, en compagnie de ce jeune officier », etc. Voilà Fernandez qui prend Stendhal par la main. Lui dont l’œuvre a si brillamment traversé le temps aurait bien mérité de connaître les libertés de notre siècle.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Dictionnaire amoureux de Stendhal de Dominique Fernandez, coédition Plon/Grasset, 2013, 813 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164