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Dictionnaire
Entre chats


Par Fifi ABOU DIB
2008 - 08



Une idée de génie que cette collection de Dictionnaires amoureux initiée par les éditions Plon. Elle donne l’occasion aux plus grands auteurs de la langue française d’écrire à loisir sur les thèmes qui les passionnent : Claude Allègre, la science ; Jacques Lacarrière, la Grèce et la mythologie ; Dominique Fernandez, la Russie ; Alain Schifres, les menus plaisirs ; Jacques Vergès, la justice. Vingt-neuf ouvrages parus, six à paraître, et le concept n’est pas près de s’épuiser, tant sont innombrables les passions et leurs serviteurs.

Frédéric Vitoux, romancier et essayiste dont les fidèles du Nouvel Observateur retiennent surtout les fameuses chroniques littéraires, est un passionné de la gent féline comme en témoignent ses précédents titres : Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline ou Les chats du Louvre. Le Dictionnaire amoureux des chats n’est qu’un prétexte supplémentaire pour cet académicien, accueilli en 2001 parmi les Immortels, de partager son amour pour cette boule de poils ronronnante. À ce sujet, il déclare volontiers : « L’homme en un sens s’est vraiment civilisé quand il a accepté le chat à ses côtés, tel un libre compagnon, un associé, et non pas un animal domestique ou domestiqué, ce que celui-ci n’a jamais voulu être. » Et visiblement, dans les quelque sept cents pages de cet ouvrage érudit et sans doute pas encore exhaustif, Vitoux est à la fête. De A comme Abyssin à Z comme Zen, l’auteur déploie une artillerie de séduction qui ressemble au final à un véritable plaidoyer pour cet étrange animal qui, entre adeptes et phobiques, ne laisse personne indifférent.
Il faut se rendre à l’entrée Étymologie, au premier tiers du livre, pour trouver une explication du mot chat dont devraient dériver ses différentes acceptions. Dans les langues européennes, toutes les appellations du chat dérivent de la même racine, constate Vitoux. Plus loin, l’auteur remonte à saint Isidore de Séville, un érudit à qui l’on doit la première banque de données de l’histoire, pour tenter une définition du mot Cattus. Isidore de Séville se demande si ce mot ne provient pas d’une forme latine rare, cattere, qui signifie voir. Dès l’origine, le chat serait donc défini par ses yeux. Par extension, cattere en italien médiéval signifiait conquérir. Le chat s’est donc de tout temps défini par l’impressionnante coordination entre son regard et ses mouvements, son sens de l’observation et son habileté de chasseur. Selon Vitoux, le mot félin viendrait lui-même de felis ou feles, le nom du chat en latin qui prit ensuite le sens de chapardeur. La felis ou la catta, devenue en français catin, est la prostituée qui sévissait dans les quartiers chauds de Pompéi. Cette connotation érotique est liée, selon l’auteur, « à la chatte qui miaule, qui attire le mâle et qui constitue un archétype éloquent de la sexualité ». L’image péjorative que le Moyen Âge aura du chat, ajoute Vitoux, vient donc de l’Antiquité tardive et du monde romain. « Elle vient du chat voleur, du chat sensuel, du chat lubrique lié aux prostituées, et par voie de conséquence, aux sabbats, aux sorcières. »
Toutes ces attributions négatives dont le chat est accablé, Vitoux s’emploie patiemment à les recouvrir d’une épaisse couche de tendresse, car cet animal indressable est d’abord l’éternel complice des écrivains. De Baudelaire à Malraux en passant par Lovecraft, Léautaud, la Fontaine, Kipling, Highsmith, les auteurs de Haïkaï, Fabre, Colette, Hugo, Hemingway qui confia son fils en baby-sitting à un chat et Marcel Aymé pour ne citer que ceux-là, les grands auteurs ont trouvé auprès de leur compagnon félin l’apaisement de leurs angoisses, la tranquillité propice à l’inspiration, la paresse voluptueuse d’un être qui semble avoir compris le premier que tout est dérisoire.

À ceux qui croient encore que le chat est nocif, Vitoux affirme que le chat est d’un puissant recours pour les anxieux, les dépressifs et les hypertendus. Il suggère même qu’à ce titre, il soit remboursé par la Sécurité sociale ! Confident, inspirateur ou psychanalyste, le chat, pour son académicien amoureux, est une source inépuisable de bienfaits. Vitoux prend en cela à témoin les adeptes du Feng-shui qui sont convaincus que le chat capte les mauvaises ondes, les absorbe et les inverse. Si au bout de ce plaidoyer magistral on ne se précipite pas à l’animalerie la plus proche, c’est qu’on n’est tout simplement pas digne d’être adopté par un chat !

 
 
© Alexandre Medawar
 
BIBLIOGRAPHIE
Dictionnaire amoureux des chats de Frédéric Vitoux, Plon/Fayard, 2008, 713 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164