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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Si Alep meurt...


Par Jabbour Douaihy
2016 - 12


Ça avait commencé dans une ville tunisienne avec un marchand de légumes qui s’immole par le feu parce qu’une         femme en tenue de police lui a confisqué son étal. Mais qui aurait cru qu’on finirait par voir, dans la suite de ce soulèvement arabe, l’aviation russe et celle de son protégé Assad détruire la troisième ville de l’Empire ottoman, la ville de toutes les chansons, de toutes les cuisines et de toutes les civilisations ?

Devant l’ampleur du massacre, un génocide qui ne dit pas son nom, on est tenté par le silence, bouder ce monde, surtout cet Occident qui laisse faire. On finit pourtant par réagir et avec l’arme qu’on sait manier le mieux, c’est ainsi que Ammar Abd Rabbo brandit sa caméra face à la machine de mort. Le Damascène de naissance, établi en France dès l’âge de douze ans et qui a couvert les conflits en Bosnie, en Irak, au Liban ou en Libye, rentre dans Alep assiégée. Il en repart avec un album (au titre tendrement balbutiant : Alep, à elles eux paix) où il y a surtout beaucoup d’enfants en couleurs chatoyantes, jouant sur des bascules à deux mètres de la tombe d’un martyr qui n’a pas trouvé place au cimetière, dansant ou se promenant entre les gravats. On y croise aussi de belles femmes kurdes, un vieux combattant et une fleur au fusil d’un plus jeune, des hommes qui fument et d’autres qui exécutent une danse collective ou qui tournent avec les moyens de bord une série télévisée entièrement filmée dans la partie assiégée de la ville. La vie, quoi. Malgré les immeubles défoncés et les rues défigurées par les bombes, l’Alep d’Adb Rabbo sourit, vous regarde avec de grands yeux limpides et se marre en avertissant le passant de ne pas s’aventurer dans une direction découverte aux francs-tireurs : « Attention, paradis et nymphes (les houris promises) ».

L’auteur lui-même prend la plume comme si les photos n’en disent pas assez, pour affirmer son choix de vouloir montrer les Syriens debout et dignes, comme ce jeune marchand de prunes vertes au milieu des décombres : « Maintenir une normalité dans des circonstances pas du tout normales ».

Ce sont aussi les enfants qui interpellent les amis d’Alep sollicités pour témoigner. Édith Bouvier qui a connu le conflit syrien de près joue encore la vie contre la mort, raconte le quotidien d’une troupe de théâtre formée d’écoliers, mais le monde craque et la mort happe ces « enfants ensevelis dans les décombres d’un avenir qu’ils ne connaitront pas ».

Camille de Rouvray se refuse à illustrer son journal dans la ville assiégée par une couverture qui sent la guerre, les explosions ou le sang, préférant une photo d’Abd Rabbo : un cycliste à la chemise rouge pédalant dans une flaque d’eau.

Elle « jubilait » dans Alep assiégée : « J’étais là où je devais être, à Alep, et la raison n’avait pas de droit de cité dans cette histoire. »

Nora Sharabati Joumblatt s’attarde sur l’ampleur de la destruction sur le legs alépin et sa richesse historique, mais semble néanmoins obsédée par l’image de cet homme vu de dos tenant une fillette par la main et s’enfonçant avec elle dans un dédale à l’abri des francs-tireurs : « Dans une Alep meurtrie, une petite fille va à l’école… » Salam Kawakibi, politologue d’origine syrienne, ne peut conclure le souvenir d’une déambulation dans la vieille ville que par un : « Alep est condamnée à l’espoir… » Camille de Rouvray, auteure d’un récit sur la deuxième ville de Syrie, égrène des questions à partir de la photo d’un autre enfant, un bouquet de zaatar à la main : « Y a-t-il encore de petits riens qui animent les habitants d’Alep » dans leur lutte pour la survie ? Marie Seurat, Jean-Pierre Filiu et Nicolas Hénin, chacun à sa manière, trouvent dans les superbes photos d’Ammar Abd Rabbo de quoi alimenter leur nostalgie ou leur désarroi. Le mot de la fin sous la plume de l’artiste-photographe constate l’irréparable : « Si Alep meurt c’est une part de nous qui mourra avec elle. C’est aussi une part de notre humanité qui aura été sacrifiée à jamais. »

 
 
© Ammar Abd Rabbo
Ammar Abd Rabbo brandit sa caméra face à la machine de mort.
 
BIBLIOGRAPHIE
Alep, à elles eux paix de Ammar Abd Rabbo, Noir blanc etc., 2016, 102 p.
 
2017-08 / NUMÉRO 134