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2017-05 / NUMÉRO 131   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Beau livre
Fouad Elkoury se raconte en images


Par Georgia Makhlouf
2017 - 02
Le livre s’ouvre sur une série de planches contact qui toutes, sont des photographies intimes, familiales ; une mère avec son fils, dans des postures de grande proximité, joue contre joue le plus souvent, ou l’enfant, la tête contre le bras de sa mère. Sur chacune, il y a ce toucher, cette tendresse, ce corps-à-corps de la mère et de l’enfant. Et on se dit que c’est cela, en contrepoint, le sujet du livre. Les pères ne touchent pas ainsi leurs enfants, pas de cette façon là, pas dans cette proximité là, cette bulle sur eux refermée. Et c’est cela que recherche Fouad Elkoury, toucher lui aussi son fils, mais comme le font les pères, avec des mots, des mots qu’il lui adresse dans des lettres, envoyées par mail, entre le 5 février et le 12 mars 2015, à raison d’une par jour, accompagnée d’une photo. Soit trente-cinq missives pour raconter son parcours, la façon dont la photographie est devenue pour lui une passion, puis un métier. Car il n’est pas facile, écrit-il, de devenir photographe. « Tout comme il n’est pas facile d’aimer. Ça arrive, c’est tout. Et quand vient la révélation, il faut savoir discerner l’essentiel et avoir le courage d’aller jusqu’au bout. »

Il y a cette magnifique photo qui semble bien résumer le projet, en être le cœur, et elle se trouve vers le milieu du livre : un nouveau-né, dix jours à peine, endormi sur un lit ; non pas un berceau, mais un lit, un grand lit d’adulte et qui occupe tout le fond du cliché. Au premier plan, un livre ouvert, un crayon posé sur la page. Le livre est aussi grand que l’enfant. Voilà, tout est dit : la tendresse bouleversante, le lien père-fils, la transmission par les mots, et la justesse du regard.

Elkoury raconte Beyrouth, cette ville qu’il a connue jeune mais dont il ne reste pas grand chose, et qu’il observe se transformer sous les coups de boutoir d’une guerre pendant laquelle il fait ses « armes » lui aussi. Il la traverse non sur les lignes de front, pour suivre les combats, mais au plus près du cœur battant de la ville et de ses habitants. Et cela donne des instants inoubliables, le coiffeur installé dans la rue, la femme en robe blanche et hauts talons qui traverse la ligne de démarcation, la salle de spectacle vide où la scène est envahie de décombres. D’autres moments clés sont présents eux aussi, le départ des Palestiniens de Beyrouth en 1982, Gaza après les accords d’Oslo, ou ce cliché étonnant de Bourguiba. On suit aussi quelques uns des séjours à l’étranger de l’auteur, en Égypte ou en Turquie d’où il ramène de très belles images, voire des projets de films, mais aussi le voyage raté au Kazakhstan. 

Il y a les photos qu’il aimerait envoyer à son fils mais qu’il n’a jamais faites, celles qu’il nomme ses photos virtuelles, « vues mais non prises », et néanmoins rangées elles aussi dans un coin de sa mémoire. Ce sont celles là plus encore que les autres qui s’accompagnent le mieux du pinceau élégant et discret de Lamia Ziadé, qui a jeté ici ou là ses aquarelles souriantes et légères.

Elkoury parle de la façon dont il a exercé son regard et s’est construit comme photographe, découvrant qui il était en s’isolant du monde l’espace d’un déclic, seul avec son cadre pour trouver la réponse aux questions qu’il se posait. Il raconte comment voir, qui est aussi naturel que respirer, est devenu pour lui une activité à part entière, à l’instar des yogis de l’Inde pour qui respirer s’enseigne « si l’on veut conserver sa force vitale et atteindre la sagesse ». Une leçon de regard donc, dans laquelle le père entraîne le fils et nous aussi avec. 

L’ouvrage s’achève sur la réponse du fils, dans sa limpide simplicité : « J’ai adoré. C’est très beau, ça me touche beaucoup. » Il n’y a rien à rajouter.


 
 
© Fouad Elkhoury
 
BIBLIOGRAPHIE
Lettres à mon fils de Fouad Elkoury, Actes Sud, 15 x 22 cm, 2016, 144 p.
 
2017-05 / NUMÉRO 131