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Entretien
Hyam Yared écrit pour trouer le silence


Par Georgia Makhlouf
2016 - 02
Poétesse et romancière, lauréate du prix Phénix de littérature, Hyam Yared vient de publier son quatrième roman aux éditions Fayard. Son héroïne, Justine, sort d’un coma qui l’a laissée amnésique. Confrontée à un père qui pleure la chute de l’empire chrétien d’Orient et qui refuse de prononcer les mots « mère » et « Liban », elle s’efforce de combler les trous du langage paternel qui sont aussi ceux de sa vie. Les rêves brisés qui jalonnent l’histoire du Moyen-Orient font écho à ses propres aspirations à la liberté et elle trouvera dans l’écriture le moyen de sortir du mutisme et de construire son chemin. Entretien intense avec une écrivaine inspirée et pleine de passions. 

Ce roman semble marquer une différence par rapport aux précédents, par son ampleur, son souffle, ses dimensions historiques et politiques. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet ? 

Ce roman est né d’une discussion avec un ami autour d’une théorie qu’il a forgée et qu’il appelle « les émotions fabriquées ». Sa théorie explique la manière dont nous traversons des tragédies qu’à priori nous subissons, ainsi que notre part de participation à la perpétuation de la douleur. Il estime que nous manifestons une volonté délibérée de nous soumettre à elle, qu’en quelque sorte nous fabriquons ce qui nous tue. J’y ai tout de suite vu un corollaire avec le destin du Moyen-Orient, certes victime d’enjeux géostratégiques, mais également asservi à une douleur devenue incontrôlable, presque héréditaire et alimentée par ceux-là même qui en souffrent. Dans cette notion de douleur transmise de génération en génération, il y a un écart qui s’installe entre les faits eux-mêmes, le ressenti qu’on en a et le récit qu’on en fait, et surgit inévitablement le danger d’observer un fossé se creuser entre plusieurs versions d’une même histoire. D’un côté il y a ainsi l’histoire avec un grand H, et de l’autre nos perceptions plus ou moins manipulées et les récits dont nous nous satisfaisons pour supporter notre destin. Comment distinguer alors entre ce qui est et ce qui est raconté, entre la part fantasmée de nous-mêmes et la réalité ? Cet écart m’obsède. Je m’y intéresse depuis longtemps. 

Vous embarquez dans ce roman plusieurs thématiques historiques et politiques : le sort des chrétiens d’Orient, la cause palestinienne, la guerre civile libanaise, les printemps arabes, les dictatures du Moyen-Orient… Comment cela s’est-il construit ? Avez-vous craint par moments de déstabiliser vos lecteurs ? Ou était-ce une volonté de les mettre face à une complexité irréductible à des schémas trop simples ?

Je ne pense pas que remonter les nombreuses strates de l’histoire d’une région soit plus déstabilisant que d’assister à sa destruction par des moyens et des manipulations dont la complexité est loin d’être lisible. Bien entendu, la structure de ce roman que j’ai voulu historique n’a pas été simple à envisager. C’est pour cela qu’il m’a semblé intéressant de donner à chaque personnage une voix capable de véhiculer un pan de l’histoire complexe de cette région. Il y a le père avec son obsession de Constantinople et son fantasme de renouer avec les fastes et la puissance de l’empire byzantin ; à travers lui défile l’histoire des chrétiens d’Orient. Il y a Dalal, la photographe libano-palestinienne qui vit dans la nostalgie du panarabisme de Nasser et d’une idéologie laïque militant pour un nationalisme arabe unificateur anticolonial et indépendant. Il y aussi, à travers les mystères que Justine va dénouer au fil du roman, la métaphore de ce qui reste à découvrir après qu’on nous ait raconté l’Histoire. Justine fera ainsi la découverte d’un autre Liban, celui dont son père voulait la priver, et sera amenée à élucider les mensonges paternels dans lesquels a baigné son enfance. 

Le roman est parcouru en filigrane par la figure de Sartre qui a beaucoup compté pour Justine. Est-ce la notion d’engagement que vous avez souhaité communiquer ? 

Justine ne véhicule au fil du livre que son coma, son fatalisme et sa passivité politique. Car obsédée par sa douleur, sa perte (elle se réveille à cinq ans sans mère), elle est fermée à la douleur des autres. Certes, elle s’en imprègne pour ses romans (avec indécence presque), mais elle reste à l’écart du changement car elle n’y croit pas. Pétrie par l’histoire des chrétiens d’Orient dont son père n’a eu de cesse de l’imprégner, elle ne croit plus en un regard émancipé sur le monde. Elle est convaincue, de surcroît, que tout se répète et que cela ne sert à rien de s’offrir en martyr à une cause perdue d’avance. Elle tente de se protéger du monde. Son seul engagement passe par l’écriture. On peut faire un parallèle avec le Liban qui ne croit plus en son destin, et qui après une guerre, une Révolution du Cèdre avortée et l’assassinat d’une bonne vingtaine de ses leaders politiques, s’est désolidarisé de son propre destin. Lui aussi s’est retiré dans une individualité sans bornes. Individualité qui se traduit à travers l’attitude de dirigeants mafieux qui ont substitué à tout projet de nation un népotisme mâtiné de corruption avide ; mais aussi par un peuple fatigué de mourir et plus occupé à vivre désormais qu’à se préoccuper d’un destin dont il ne détient aucune ficelle. Donc je ne pense pas que ce soit le Sartre engagé de mai 68 qui ait marqué Justine, mais plutôt celui de La Nausée, celui de l’inéluctabilité du néant humain.

Peut-on revenir sur le choix du titre ? Comment faut-il comprendre cette notion d’hallucination dans le contexte socio-politique de ce roman ?

Pour dépasser la violence de la réalité, l’être humain a la capacité de la réinventer, de se la raconter autrement avec ses instincts d’auto-défense, salvateurs ou destructeurs. Dans un cas comme dans l’autre, il y a une transformation du réel qui s’opère. Une réappropriation qui entrave une perception factuelle de l’Histoire, car les faits passent inévitablement au crible de nos émotions. Dès lors, comment distinguer la part hallucinée de l’Histoire et la part réelle; car au-delà de l’ornière de nos émotions, il y a aussi les médias qui, dans leur diffusion partisane du réel, sélectionnent, falsifient et tronquent la réalité. Alors oui, comment ne pas parler d’hallucinations, qu’elles soient politiques ou personnelles. Même un souvenir d’enfance peut vous sembler rétrospectivement avoir été halluciné. Il y a cette très belle phrase de Virginia Wolf qui résume un peu l’état d’esprit dans lequel j’ai écrit ce roman : « Pincez moi, je crois que je vis. »

À propos du Liban, vous écrivez qu’il subit sa vie politique comme un viol, qu’il se complait dans son amnésie et ne décide de rien. Faut-il donc voir le personnage de Justine comme un symbole du Liban ? 

Il est évident que je n’ai pas pu m’empêcher de céder à la tentation d’une analogie entre Justine et le Liban. « Abandonnée » à la naissance par sa mère, du moins en est-elle convaincue, Justine semble avoir pris le pli de courir après une addiction à l’absence et au vide qu’elle tente de colmater par l’écriture. En réalité, elle se distrait de la réalité pour ne pas avoir à l’affronter. J’ai prêté au Liban une addiction semblable, à des vides politiques desquels il s’accommode au final pour éviter de faire face à son destin. Au fond, tous les deux sont intérieurement déstabilisés par la perspective de se prendre en main de manière autonome et émancipée. Dans ce mécanisme-là, il y a forcément un sabotage inconscient, comme s’il fallait justifier l’abandon dont ils avaient fait les frais par le passé. Car le Liban, comme Justine, souffre d’une plaie d’abandon. Pour le comprendre, il faudrait remonter l’histoire des premiers balbutiements de cette nation mise au monde par un père ottoman et une mère-patrie, la France, auxquels se sont ralliés plus tard une bonne fourchette de parents adoptifs. Depuis, chaque communauté a le sentiment d’avoir été abandonnée, les chrétiens par la France, les musulmans par les Ottomans et plus tard par tous les autres parents adoptifs qui ont défilé. En plus d’être un état patchwork, ce pays me fait penser à un « état-enfant », otage de la longue séparation, ardue, presque impossible de ses parents, et maintenu en dépendance affective en raison de l’interminable divorce entre Orient et Occident. Un enfant abandonné a beaucoup de mal à se convaincre de mériter l’amour d’autrui, l’amour de soi encore moins. Je pense qu’il y a dans cette mécanique-là, peut-être, une explication au malheur libanais. 

En filigrane du roman, il y a une réflexion sur le langage et l’écriture, sur le lien entre les deux, le mutisme, le bégaiement et le désir d’écrire par exemple. Est-ce un thème que vous avez développé consciemment ou qui s’est imposé à votre insu ? 

Il s’est imposé comme unique solution au coma. Sans mémoire, pas de langage. Sans langage pas de mémoire non plus. Le mutisme est une bombe à retardement, et c’est exactement dans ce piège que Justine ne désire pas tomber. Elle va, grâce à la littérature donc à l’imaginaire des autres, dénouer cette béance de laquelle elle est née et réinventer son histoire. Les pans inconnus de sa vie, elle va leur imaginer mille hypothèses, et découvrir à travers l’écriture la parabole des possibles. Un peu comme si elle écrivait son avenir, comme si le temps se résumait tout à coup à ses phrases et qu’elle pouvait y trouver une compensation au réel. Privée de son passé, elle s’invente un espace-temps dans l’écriture et s’en suffit. Évidemment ce n’est pas toujours facile, donc elle bégaie. L’écriture est une autre forme de bégaiement, en quête d’espace et d’émancipation.

Sur la question de la liberté qui parcourt le roman, faut-il en conclure qu’il s’agit d’une chimère ? Que le passé trop lourd de Justine l’en prive à jamais ? De même que cette revendication serait, dans différents pays du Moyen-Orient, une vaine gesticulation ? 

La liberté n’est pas une chimère, ce sont les manipulations qu’elle subit qui la rendent obsolète. C’est pour cela que Justine écrit. Pour échapper aux censures de son père, aux systèmes policiers dont elle observe les affres dans la réalité, pour échapper à son coma aussi. Elle se libère en écrivant. Après, je ne suis pas certaine que la liberté absolue soit quelque chose d’atteignable lorsque l’on vit en communauté. Bien entendu on peut tendre vers elle, s’en rapprocher de très près sans peut-être pouvoir réellement l’atteindre. C’est bien pour cela qu’il ne faut jamais cesser de se battre, et ne rien céder dans ce combat. La liberté de penser est la seule chose dont on ne peut être dépossédé et ce n’est pas une chimère. Justine écrit pour rester libre, pour échapper à l’ultime néant que serait la perte de liberté. À l’instar de Justine, il me semble qu’aucune nation ne devrait permettre à son passé d’entraver sa liberté de se construire un avenir à la hauteur de ses aspirations. Il est certain qu’au vu des « gesticulations » de l’histoire, tous nos efforts pour devenir libres peuvent sembler vains. Le Moyen-Orient en est l’exemple parlant, avec le Printemps arabe qui, pour certains, s’est transformé en cauchemar. Je veux croire qu’il s’agit là d’un passage obligé vers un avenir plus clément et plus éclairé. Si ce n’est au nom de cette liberté à laquelle nous aspirons, au moins au nom des morts tombés.




 
 
D.R.
« Le Liban, comme Justine, souffre d’une plaie d’abandon. » « Il est certain qu’au vu des "gesticulations" de l’histoire, tous nos efforts pour devenir libres peuvent sembler vains. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Tout est halluciné de Hyam Yared, Fayard, 2016, 440 p.
 
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