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2019-04 / NUMÉRO 154   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Idi Nouhou : l’épouse, la maîtresse et le roi des cons
Né en 1964 au Niger, Idi Nouhou a étudié la littérature, beaucoup écrit pour le théâtre, gagné sa vie avec des scenarii pour la radio et la télévision, réalisé des films et remporté le prix Idrissa-Ouédraogo. Le Roi des cons est son premier roman qui vient de paraître chez Gallimard.

Par Georgia Makhlouf
2019 - 04
Dans la préface du roman d’Idi Nouhou, Marie Darrieussecq écrit : « Voici un roman qui nous vient du Niger. Oubliez ce que vous savez du Niger. (…) Idi Nouhou ne va pas radicalement bousculer ce que vous savez. Mais il va tout déplacer, comme les dunes sous le vent. » On ne peut rêver meilleure mise en bouche. Et on entre dans le roman avec gourmandise pour suivre les déconvenues de son héros, ou plutôt de son anti-héros parfaitement con, comme l’annonce l’auteur dès la couverture. Victime consentante d’un mariage arrangé, il continue à s’enivrer dans les bars du Niamey festif, en compagnie de l’énigmatique Rakki toujours vêtue de rouge, de carmin, de grenat ou de vermeil, et ne prête qu’une attention distraite à Salima, sa légitime épouse. Jusqu’au jour où les rôles distribués aux deux femmes s’inversent ironiquement et le prennent au piège. Entretien avec l’auteur pour éclairer la signification de ce piège, ses sources d’inspiration et sa relation à présent apaisée à la langue française. 

 
Abdou, le héros, est décrit comme le canard boiteux de la séduction masculine. Est-ce votre objectif que de rebattre les cartes des rapports hommes-femmes, de remettre en question les stratégies de séduction ?

Non, à vrai dire, je n’y avais pas pensé. Abdou, c’est un peu moi : ma timidité, mes histoires d’amour, rares mais puissantes. La canard boiteux c’est moi, et je n’ai jamais été très fort sur le chapitre de la séduction. Alors j’avais envie de parler de moi à travers le personnage d’Abdou. 

Au fil du roman, Abdou s’aperçoit que l’épouse qu’on lui a imposée lui convient mieux que celle dont il continue à rêver. N’est-ce pas étrange, cette réhabilitation des traditions sous votre plume ? 

C’est une première lecture possible du roman que vous faites. Mais mon intention était de traiter de cette tendance de l’être humain à courir après les chimères alors qu’il a, à côté de lui, des trésors ou des chances dont il ne s’aperçoit pas ou dont il s’aperçoit alors qu’il est trop tard. C’est cette sagesse-là que je voulais aborder, de là le titre du roman. Mais pour revenir au mariage arrangé auquel vous faites référence, il est aujourd’hui beaucoup moins courant. Ce sont les jeunes qui choisissent, les parents ne font qu’entériner leurs choix. Les traditions relatives à la dot ou aux dépenses associées au mariage disparaissent.

Rakki, vers la fin du roman, reproche à Abdou de ne l’avoir jamais empêchée de boire ni de s’habiller à sa guise, voyant dans ces comportements des preuves d’amour. Là encore, c’est surprenant cette apologie des entraves à la liberté individuelle…

J’ai voulu construire des personnages qui ont une double facette, qui ont des comportements apparents et des rêves cachés. Rakki se comporte de façon très libre mais peut-être cette liberté ne lui convient-elle pas vraiment ; elle cherche une issue à l’imbroglio dans lequel elle s’est mise, elle a besoin d’une perche pour s’en sortir. Donc en réalité, si elle mène une vie très libre, elle rêve secrètement d’un mari traditionnel. De même, Abdou poursuit une femme dont il envie la liberté mais il rêve d’une femme au foyer. Donc je voulais mettre en scène l’ambivalence des personnages. Peut-être que le rêve d’Abdou est-il, in fine, une fusion entre ces deux femmes. Et peut-être sommes-nous nombreux à partager cette ambivalence entre une aspiration à la modernité et une nostalgie secrète à l’égard de la tradition.

Il y a dans le roman un usage ironique du voile, utilisé comme déguisement à des fins qui n’ont rien à voir avec la religion. Vous critiquez aussi le voile comme coutume importée.

Quand on a grandi, nos mères s’habillaient autrement, elles ne portaient pas le voile, mais elles étaient néanmoins d’une grande décence et tout se passait bien. C’est le courant fondamentaliste qui a apporté le voile et c’est cette conception de la religion qui divise nos communautés aujourd’hui. On peut observer par exemple que se répand une certaine esthétique du voile : certaines femmes en font un usage « détourné », il devient objet de coquetterie, se fait fleuri ou transparent. Il y a donc récupération du voile pour autre chose que la religion. Mais pour d’autres, c’est le voile intégral et austère qui est porté et quand je regarde ces femmes, je me dis que l’habillement de nos mères valait bien mieux.
 
Le père d’Abdou qui affectionne les débats philosophiques parle des « nerfs invisibles du monde ». Pouvons-nous revenir sur cette notion ?

C’est une allusion aux rapports entre les grandes puissances et les pays dits sous-développés. Ces puissances qui nous ont colonisés, ont disposé de nos dirigeants, de nos richesses, de nos pays. Si ces colonisateurs avaient payé correctement nos ressources, nous serions aujourd’hui les clients de ces pays, nous achèterions leurs produits. Mais actuellement, ce ne sont plus les dirigeants de ces pays qui nous tiennent au collet, ce sont les multinationales. Le monde entier est devenu un terrain d’affrontement entre les multinationales et nous nous retrouvons tous dans le même bateau, face à ces géants qui pompent les richesses et stockent leurs bénéfices dans les paradis fiscaux. Nous sommes tous liés. Si nous ne nous développons pas, je ne vois pas comment les pays occidentaux peuvent continuer à se développer.

Dans sa préface, Marie Dar-rieussecq écrit que l’écriture de ce roman a été compliquée par votre rapport difficile avec la langue française. Pouvez-vous m’en dire plus ?

Ma langue maternelle est le haoussa. Mais j’ai beaucoup lu en français depuis l’enfance, grâce à un oncle qui m’a donné accès à la bibliothèque municipale. J’ai tout lu pêle-mêle, Voltaire, Balzac, Maupassant, Perrault, les classiques africains, des bandes dessinées… Et cela a fini par provoquer en moi une crise identitaire. J’étais arrivé à un point où même mes pensées étaient en français. J’ai eu besoin de faire une pause et d’apporter une réponse à mes interrogations : pour qui écrire ? Pourquoi écrire ? Quelle est notre responsabilité par rapport à notre société lorsqu’on écrit ? J’ai donc refoulé pendant un temps toute idée d’écrire, j’avais perdu mon ressort, je n’arrivais plus à faire coïncider le message et la langue. Ce roman est la résolution de ma crise identitaire, j’ai réussi à faire mienne la langue française et à transmettre mon message.



BIBLIOGRAPHIE  
Le Roi des cons d’Idi Nouhou, Gallimard, 2019, 120 p.
 
 
D.R.
« Et peut-être sommes-nous nombreux à partager cette ambivalence entre une aspiration à la modernité et une nostalgie secrète à l’égard de la tradition. »
 
2019-04 / NUMÉRO 154