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Cinéma
Hollywood, sans mise en scène


Par Farès SASSINE
2013 - 07
Est-ce bien une lecture estivale que ces Secrets d’Hollywood de Patrick Brion ? Ils commencent par une seconde aurore, celle où de grands producteurs réinventent le cinéma à la disparition du muet et lui donnent un empire mondial d’une surface jusque-là insoupçonnée. Mais ils se terminent sur le dépeçage de la plus prestigieuse des compagnies, la Metro-Goldwyn-Mayer, dans les années 1970-1980 livré dans les plus atroces détails et résumé par ce propos cynique du milliardaire liquidateur Kirk Kerkorian : « La MGM n’est plus une compagnie de cinéma mais une compagnie hôtelière. » Le grand rêve, l’usine à rêves, a vécu, et ce n’est pas seulement le Cinéma Paradiso qui a fermé ses portes, mais aussi les studios qui l’alimentaient en fictions et en passions. Concordance de deux disparitions sans doute, mais moments d’un devenir qui ne dira pas de sitôt son mot final.

En dépit du prologue et de l’épilogue qui marquent les deux bornes, le livre de Patrick Brion n’est ni un traité suivi ni une histoire continue. C’est ce qui lui donne son côté festif et permet au lecteur d’y tracer son itinéraire, de choisir ses portes d’entrée et ses quais de départ. Clair et d’écriture soignée, l’ouvrage ne communique pas souvent la magie de ses sujets, malgré l’indéniable passion du cinéma de son auteur. On peut même dire que certains des secrets révélés sont connus dans les milieux cinéphiles. Mais une fois la dernière page tournée, on ne peut que reconnaître la richesse des renseignements puisés et cet art de la condensation propre à chacune des parties.

À la fin des années 1920, le cinéma muet avait atteint « une perfection artistique exceptionnelle » et l’arrivée des films parlants pouvait faire craindre le pire. Ce fut la gloire des directeurs des major companies et de leurs producteurs délégués de relever le défi et d’assurer à Hollywood une hégémonie universelle économique et artistique. Puisant dans bien des monographies comme dans l’ouvrage devenu rapidement un classique de Neal Gabler, An Empire of Their Own : How the Jews Invented Hollywood (1988), Brion narre les vies de ces Samuel Goldwyn, Carl Laemmle, W. Fox, I. Thaelberg, Jack L. Warner… La plupart étaient juifs et débarquèrent à Ellis Island d’Europe centrale et orientale. Ils avaient été ferrailleurs, vendeurs de journaux, cordonniers, tailleurs… cherchant à survivre et à faire fortune. Mais ils firent preuve d’un grand tact intellectuel. Ainsi ils engagèrent des écrivains comme F. Scott Fitzgerald, Faulkner, J. Conrad… et collaborèrent avec acteurs, metteurs en scène et techniciens attirés à Hollywood du monde entier. Mot d’ordre de Louis B. Mayer : « Une grande vedette, un grand metteur en scène, un grand sujet, une grande interprétation… N’épargnez ni l’argent, ni le temps, ni les efforts. Ce qui m’importe, ce sont les résultats. » « Le meilleur film possible », tel est le but unique avec la possibilité évidente, et toute humaine, de se tromper.


Ces grands destins de producteurs, nous les voyons à l’œuvre dans quelques films et non les moindres : Greed (1924), Freaks (1932), The Wizard of Oz (1939), Gone with the Wind (1939), Casablanca (1942), Othello (1952)… Chaque œuvre oscille entre plusieurs choix et devient le centre de plusieurs combats. Elle est un défi collectif, artistique et financier, où nul ne détient le monopole du bon choix. Le génial Von Stroheim a tourné un « monstre »  inutilisable  et non destiné pour les salles (42 bobines pour 8 heures de projection). David O. Selznick, le producteur d’Autant en emporte le vent, achète les droits du roman la semaine de sa parution, faisant fi du « box-office poison » du sujet, la guerre de Sécession. Cherchant à se libérer des studios (et même à venger son père qu’ils ont ruiné), il est contraint au compromis. Les metteurs en scène se succèdent (cinq au moins) et le choix des acteurs est à lui seul une longue histoire. Même lors du début du tournage, on ne savait pas comment allait se terminer Casablanca et on avait préparé deux fins, pour ne pas parler des autres déboires. Mais  exceptionnelle efficacité de Hollywood : « De toutes les hésitations, erreurs et modifications qui ont pu se faire jour pendant la production, rien ne transparaît dans le film achevé, un évident chef-d’œuvre. »

Outre les films riches en péripéties, nous avons droit dans ces Secrets à des portraits de metteurs en scène et à des épisodes intéressants de l’histoire de l’Amérique : une savoureuse histoire de la censure et des moyens de la contourner avec un chapitre sur le code Hays (1930), un éclairage hétérodoxe des prises de position politiques lors du maccarthisme. Nous avons surtout droit à l’illustration et défense d’un acteur magnifique qui n’a cessé de renaître et d’un homme noble qui n’a cessé de s’affirmer, Marlon Brando. 

Le cinéma a beau dépendre d’innombrables conjonctures, connaître des avatars, il reste, selon le propos d’Erich Von Stroheim, « le seul medium capable de reproduire la vie telle qu’elle est ». Et ce n’est peut-être pas assez dire.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Les Secrets d’Hollywood de Patrick Brion, La Librairie Vuibert, 2013, 284 p.
 
2017-03 / NUMÉRO 129