FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2017-04 / NUMÉRO 130   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Opinion
Roland Barthes post-mortem


Par Fifi ABOU DIB
2009 - 07
C’est peu dire que Roland Barthes et ses pairs structuralistes continuent à fasciner. Longtemps on leur a prêté le pouvoir d’expliquer n’importe quelle donnée du réel à la lumière de tout ce qui existe ou a existé. Surtout, dans le cas de Barthes, à partir de cet atome de sens qu’est le mot, retourné, dénudé, écorché, explosé jusqu’à dégorger la totalité de son contenu, sachant que quand il n’y en avait plus, il y en avait encore.

Barthes, renversé le 25 février 1980 par une camionnette de blanchisserie en se rendant au Collège de France où il occupait la chaire de sémiologie, succombe un mois plus tard. Il n’en faut pas davantage pour que ses disciples transforment en mythe l’auteur de Mythologies. Près de 30 ans ont passé. Son frère Michel Salzedo et l’un de ses plus proches amis, son éditeur François Wahl, ont confié à l’IMEC un fonds de 13 000 feuillets écrits par Barthes. Or voici que paraissent, éditées par Le Seuil et l’IMEC, les notes rédigées par celui-ci, au lendemain de la mort de sa mère. À peine sorti de presse, habillé de la couverture blanche de la collection Fiction&Cie, le recueil crée la controverse. Wahl se fâche, qui, selon ses détracteurs, n’a pourtant pas pris de gants pour publier lui-même des ouvrages bien plus délicats pour l’image de l’auteur, tel qu’Incidents ou Soirées de Paris, également des recueils de notes où l’homosexualité de Barthes était étalée au grand jour. La question qui s’est posée à ce moment-là (février 2009) était de savoir s’il y avait trahison de la mémoire de l’auteur dans ce genre d’initiatives. Renvoyés dos-à-dos, Wahl, comme Salzedo, comme l’IMEC et Le Seuil, ont abandonné le débat.

Qu’est ce que Journal de deuil ? Henriette Binger, mère de Roland Barthes, décède le 24 octobre 1977 à l’âge de 84 ans. Au lendemain de la mort de sa mère, qui fut pour l’auteur, orphelin de père à un an, le centre de son univers, Barthes entreprend d’explorer le retentissement de cette absence sur sa propre vie. Sur un ensemble de fiches préparées à partir de feuillets A4 découpés en quatre, Barthes jette, tantôt à l’encre, tantôt au crayon, du 26 octobre 77 au 15 septembre 79,  tous les états qu’il traverse ; explorant, presque au jour le jour, comme un malade observe l’évolution de sa maladie, l’absence parfois insoutenable avec laquelle il lui faut désormais vivre.

« Première nuit de noces.
Mais première nuit de deuil ? »

Cette première note est un premier cri de douleur ; la prise de conscience de ce que fut cette femme dans la vie de cet homme : mère, épouse, mais aussi sa fille, pendant les six mois où il l’a soignée. Le lendemain : « Vous n’avez pas connu le corps de la Femme ! – J’ai connu le corps de ma mère malade, puis mourante. » « Mam » à elle seule avait comblé pour Barthes tous les rôles féminins. Dès lors, pour que la vie continue, l’auteur s’attèle à occuper lui-même le vide laissé par la mère, entretenant la maison avec un soin maniaque, et la fraîcheur des fleurs posées dans cet endroit de la chambre où elle a été malade. Mais ces gesticulations trouvent très vite leur limite. Si certains gestes sont imitables, en revanche, la maternité est irremplaçable. Barthes ne peut pas devenir sa propre mère. Il constate, le 21 novembre : « Depuis la mort de mam, une sorte de fragilité digestive – comme si j’étais atteint là où elle prenait le plus grand soin de moi : la nourriture. »

Ces notes, que certains ont qualifiées de jérémiades, étaient-elles destinées à la publication ? Si oui, pourquoi l’auteur ne s’en est-il pas chargé lui-même de son vivant ? « Tout cela doit être considéré comme dit par un personnage de roman », écrivait Barthes en exergue de  Roland Barthes par lui-même (Seuil, Écrivains de toujours, 1975). Cette pirouette reste valable pour tous ses écrits. Un personnage de roman ?

Nous en arrivons au problème de l’écriture posé dans Journal de deuil. Vers la fin de cette exploration du deuil qu’il renonce à désigner comme tel, lui préférant le mot « chagrin », Barthes fait allusion à un projet de roman. Le 30 novembre, il inscrit pour la première fois : « Vita nova » (allusion à Dante : vie nouvelle appelée par le deuil de l’être aimé). L’été 79, il ébauche sous ce titre un roman dont il a l’intention de faire de mam la principale protagoniste. Cette ébauche sera publiée dans ses œuvres complètes. Cependant, le 22 juillet 79, il note : « Tous les sauvetages du projet échouent. » Le maître qui demandait : « Peut-on faire du récit (du roman) avec du présent ? » trouve dans l’omniprésence du deuil sa réponse. L’amour comme le deuil ne s’écrivent qu’au passé. Sinon, ils se vivent, tout simplement.

Pourtant, jusqu’à son dernier souffle, Barthes ne s’est jamais arrêté d’écrire. Il n’a pas écrit de roman, ce qu’il a toujours rêvé de faire. En revanche, il a « noté », acte, s’il en faut, qui confère sa légitimité à la publication de ce Journal comme partie intégrante de son œuvre. Car, comme il l’indique dans La Préparation du Roman : « S’il m’apparaît difficile, dans un premier temps, de faire du roman avec la vie présente, il serait faux de dire qu’on ne peut faire de l’écriture avec du présent. On peut écrire le présent en le notant. »



 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Journal de deuil de Roland Barthes, Seuil-Imec, 269 p.
 
2017-04 / NUMÉRO 130