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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Opinion
Claude Simon : l’opaque condition de l’homme
Prix Nobel de littérature, Claude Simon nous promène le long de son chemin d’écriture, suivant une « poétique de l’immersion » chère à ce maître du rythme.

Par Charif Majdalani
2006 - 08


L’œuvre de Claude Simon peut être considérée comme une des plus marquantes de la deuxième moitié du XXe siècle et a été, en 1985, couronnée par le prix Nobel de littérature. La Bibliothèque de La Pléiade, la prestigieuse collection des éditions Gallimard, a fait paraître cette année un volume des œuvres du romancier français décédé l’été dernier. Le titre du volume (Œuvres) indique bien qu’il ne s’agit là que d’un choix de romans, et non pas de l’œuvre complète, ou d’un premier pas dans l’édition de cette œuvre en son entier. Le choix des titres retenus dans ce volume a été opéré par Claude Simon lui-même. Il regroupe six romans (ce qui n’est qu’une petite partie de l’ensemble), ainsi que quelques textes théoriques, le tout accompagné d’un apparat critique très remarquable, même en l’absence, volontaire et conforme à un souhait de Simon lui-même, de toute mention aux diverses variantes de chaque texte à partir des manuscrits. En revanche, les appendices recèlent de très belles reproductions de textes, plans et schémas manuscrits des divers romans.

Les motivations du choix des romans retenus pour cette édition semblent assez claires. Chacune des œuvres ici reproduite représente un moment charnière, un tournant ou une sorte d’accomplissement dans la trajectoire d’ensemble de l’œuvre. On y trouve le premier livre dans lequel Claude Simon développe la technique de la digression, des parenthèses et en général du débordement de la fable ou de la linéarité stricte de l’histoire (Le Vent, 1957). On y trouve le roman inaugurant le cycle de la débâcle de 1940, et en particulier le thème récurrent du régiment de cavalerie errant et finalement décimé par une mitrailleuse (La Route de Flandres, 1960) et celui qui ouvre le cycle de la guerre d’Espagne (Le Palace, 1962). Le moment « formaliste » de l’œuvre de Simon, dans lequel le texte apparaît comme un grand montage d’allusions, de références, d’intertextes en une grande combinatoire textuelle, est représenté par La Bataille de Pharsale (1969), tandis que Triptyque (1973), construit à partir de trois histoires qui sont comme trois splendides poèmes « bucoliques », rappelle combien Simon a lié le romanesque à la reproduction de la texture même du monde sensible. Le Jardin des Plantes (1997), avant-dernier roman et dernière œuvre retenue pour ce volume, est le point culminant de la dernière part de l’œuvre, celle où l’autobiographie et le travail sur la mémoire individuelle sont le plus audacieusement mis en jeu.

Si, évidemment, on peut regretter l’absence d’une œuvre somme comme Les Géorgiques ou d’un roman comme l’Acacia, ce beau volume permet de redécouvrir, s’il le fallait, l’immense beauté du texte de Claude Simon, et notamment de sa phrase, cette phrase sur les longueurs de laquelle on a tant glosé. Que la phrase de Claude Simon soit longue, on ne peut qu’en convenir. Elle est même parfois très longue (bien plus longue que la célèbre phrase de Proust). Mais sa fonction n’est pas de rapporter un fait, de dire une information, comme dans n’importe quel roman. Hypnotique, fascinante, la phrase de Claude Simon cherche à mettre le lecteur de plain-pied avec ce qu’elle lui donne à voir, à le lui rendre palpable, tangible.  Une fois qu’il y est embarqué, le lecteur est emporté par un rythme qui ne le lâche plus, qui sculpte le réel sous ses yeux, par son relief, ses retours sur lui-même, son ressassement, ses infinies retouches et ses immenses métaphores, un rythme qui fait si magistralement apparaître les scènes, les hommes et le monde que le lecteur s’y trouve comme immergé.

Cette « poétique de l’immersion » n’en est pas moins le reflet d’une manière de voir le monde. Ce que ce volume permet aussi de retrouver, ce sont ainsi les quelques grands thèmes qui traversent l’œuvre de Claude Simon, et qui tous s’articulent autour d’un axe majeur, celui de l’immersion, voire de l’engluement de l’homme dans le monde. Immergé, englué, l’homme l’est indubitablement, tantôt dans une histoire (la grande) dont il ne parvient pas à démêler les rouages, qui l’emporte et le broie dans ses grands soubresauts que sont les guerres et les révolutions, tantôt dans l’écrasante beauté d’un monde sensible dont il ne peut maîtriser autre chose que l’ici et le maintenant, et dont la splendeur lui demeure incompréhensible et simple sujet à une admiration mêlée d’un sentiment d’impuissance.
Cette métaphysique de l’engluement,  l’écriture de Claude Simon contribue à en donner toute la mesure. à côté de la « poétique de l’immersion », le texte de Simon développe d’extraordinaires techniques de piétinement et de surplace, comme l’avancée par plans saccadés, ou l’étirement du texte grâce aux jeux des participes présents et des parenthèses. Fait de ruptures brutales, de superpositions des temporalités ou, à l’inverse, de très longues digressions, le texte tente aussi de restituer le monde tel qu’il apparaît à l’homme, c’est-à-dire perturbé par les effets de la mémoire, et par la perception forcément subjective et fragmentaire que nous en avons. Le lecteur se trouve ainsi plongé avec les personnages dans l’immédiateté de leur existence, au cœur même de leur  conscience se débattant face à un devenir ou à un monde dont ils ne connaissent ni les raisons ni les desseins. Cela finit par donner alors la subtile illusion que rien n’arrive jamais, que rien ne se passe, que rien n’advient.
Or, il se passe toujours beaucoup de choses dans les romans de Claude Simon : révolutions, guerres, bataillons de cavaliers décimés, soldats enlevés par leur propre police politique, fugitifs à la recherche du salut, assassinats. Mais rien ne fait jamais « événement », tout est toujours lentement digéré par l’irrépressible impression d’un non-sens général qui saisit les actions et les hommes.

Tout cela aboutit donc à un texte complexe et dense, qui est le reflet d’une métaphysique particulière, mais qui est aussi un choix esthétique par quoi se trouve rédimé le face-à-face impuissant de l’homme avec l’histoire et avec le monde. Car par sa somptueuse beauté, son caractère magnétique et son relief,  par son lyrisme et sa manière de faire de la roture du monde quelque chose d’impérial, par ce ton antique et barbare en même temps que raffiné et proustien, l’écriture de Simon crée du beau à chaque détour de phrase, transforme en art pur la matière brute de l’histoire et métamorphose en objet esthétique notre opaque condition humaine.

 
 
© Hannah / Opale
Hypnotique, fascinante, la phrase de Claude Simon cherche à mettre le lecteur de plain-pied avec ce qu’elle lui donne à voir
 
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres de Claude Simon, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 2006
 
2020-04 / NUMÉRO 166