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Découverte
Intelligence de l’autisme et société inclusive : le combat d’Hugo Horiot
Après un premier best-seller traduit dans le monde entier, Hugo Horiot, écrivain et comédien, revient avec un manifeste vibrant qui appelle à ôter les lunettes de la norme pour vivre ensemble autrement.



Par Ritta Baddoura
2018 - 04

Celui qui a « très vite compris que le monde est un grand théâtre » a su écrire et lire à l’âge de trois ans en un après-midi, bien avant de parler. Politique et étayé de références scientifiques, Autisme : j’accuse ! alterne entre rationalité, humour noir et lyrisme volcanique. Il frise le thriller d’anticipation mâtiné d’absurde délire ou veillé par un astre idéal. Hugo Horiot n’a pas peur de provoquer aux limites du politiquement correct. Il sera au Liban à l’automne 2018 pour un cycle de conférences et pour la présentation de l’une de ses pièces par la compagnie Serge Barbuscia (scène d’Avignon). 

Vous dressez dans votre ouvrage un état des lieux -scientifique, statistique, social, économique et politique- de l’autisme en France et partez en guerre contre l’exclusion.

En France, on considère l’autisme comme une étrange maladie à soigner et éradiquer. Dire « autiste » renvoie à un handicap qui va fermer toutes les portes et mener à l’exclusion. L’autisme est un miroir grossissant d’une société trop normative qui va mettre en situation de handicap des tas de profils à l’intelligence atypique.

Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous évaluons l’intelligence de l’individu avec des critères trop normatifs, dès qu’une personne est atypique, par exemple un autiste non verbal, ou pas à l’aise avec la communication, elle est considérée comme un être non pensant et c’est une erreur. L’intelligence est un grand réservoir. Il faut urgemment aborder l’autisme sous l’angle des intelligences multiples plutôt que de donner une définition unique à l’intelligence.

Vous insistez justement sur l’intelligence atypique des autistes.

L’autisme est une manière complètement différente de percevoir les choses et d’accéder à des formes de pensée inaccessibles à la majorité des gens, tout comme les schémas de pensée classique sont naturellement inaccessibles à une personne autiste. Grâce à sa pensée en arborescence, un autiste est capable de résoudre les choses d’une autre façon, parfois plus vite qu’un neurotypique, voire de mettre au jour des angles morts. Plutôt que de le féliciter et de s’y intéresser, on veut lui apprendre à raisonner de la même façon que tout le monde. Dans notre société, on accorde une grande importance au verbe, au paraitre, et à l’aptitude à pouvoir plus ou moins expliquer ce qu’on n’a pas élaboré soi-même. Un autiste ne peut pas apprendre le rabâchage. Il a besoin de comprendre les causes et les conséquences. La bulle de l’autiste et ce qu’on décrit de son isolement viennent davantage du regard qu’on porte sur l’autisme, et sont créés par cette recherche incessante de faire correspondre l’autiste à la norme.

Vous opposez « démesure autistique » et « norme glorifiée et érigée en modèle unique ».

Actuellement, le seul salut de l’autiste en France est de singer le moule neurotypique. Ce serait tout aussi aberrant de demander à une personne non autiste de réfléchir et penser comme une personne autiste. Au lieu de tout référer à une norme unique, on devrait raisonner en termes de neurofamilles : la dyspraxie, la dyslexie, la surdouance et l’autisme sont un type de neurofamilles distinctes. Ce n’est pas l’autiste qu’il faut changer mais la société pour trouver une complémentarité entre typiques et atypiques, et accepter que les autistes puissent faire certaines choses beaucoup mieux que les typiques. Cette complémentarité est nécessaire et inévitable si on veut un monde meilleur, sinon on va rester dans une ghettoïsation qui est une forme de racisme cognitif !

Comment avancer vers cette complémentarité ?

Il faudrait réformer l’éducation et l’adapter aux profils neurodivergents. Il faut aussi arrêter d’évaluer les neurodivergents par rapport aux normes des neurotypiques : cela met en avant leurs défauts sans dégager leurs forces. La France institutionnalise encore les autistes dès le plus jeune âge au lieu de réformer l’école. Il faut permettre aux personnes atypiques de se développer dans leurs domaines de compétences dont certaines sont impressionnantes. Ce serait un grand tournant, un vrai pas à prendre. Les pays leader de demain sont ceux qui auront assuré leur position dans le monde en misant sur les intelligences atypiques. La France n’en fait pas aujourd’hui partie et risque de se trouver totalement galvanisée, dépassée. 

Dans quels domaines les autistes ont-ils selon vous des compétences spécifiques ? 

Il y a tant de domaines où les autistes sont plus intelligents et performants que la population générale. Certains gouvernements – américains, russes, chinois, israéliens ‒ et nombre de compagnies spécialisées (dont certaines fondées et dirigées par des autistes) ont opté pour le recrutement atypique, non par charité mais par réel besoin de leurs compétences pointues. À titre d’exemple, le cerveau autiste est naturellement disposé à être complémentaire ‒ je dis bien complémentaire et non pas similaire ‒ à l’intelligence artificielle qui a commencé à révolutionner la société et le monde du travail. Il y a déjà une pénurie de compétences humaines pour développer les technologies de pointe. Je pense aussi aux domaines artistique, économique, juridique ou encore à la linguistique où certains autistes, dont les non verbaux, peuvent exceller et allier maitrise et subtilité. 

Il est vrai qu’il y a une certaine tendance à assimiler l’autisme avec le raisonnement binaire de l’informatique, avec les robots ou l’IA, ce qui conduit à une approche erronée et réductrice de l’autisme. 

Je vous arrête tout de suite, tous les autistes ne sont pas des férus d’informatique. Ils n’ont certainement pas la même façon de fonctionner que les machines intelligentes. Ils en sont complémentaires, donc aptes à développer des codes, ou à comprendre et résoudre quelque chose, plus rapidement et plus facilement que la population générale. Certains autistes sont plus forts là-dedans que dans le fait de décrypter les relations sociales et leurs enjeux psychologiques. Plutôt que de les empêcher de plonger dans leurs thèmes de prédilection -souvent désignés à tort d’intérêts restreints et répétitifs- et de les pousser à ressembler au fonctionnement typique, il faudrait les laisser développer leurs passions, trouver un travail et sortir de l’exclusion. C’est le seul moyen de leur donner un avantage et de leur permettre d’exceller dans quelque chose. C’est ainsi qu’il faudrait aborder l’inclusion. 

Vous avez pu poursuivre contre vents et marées une scolarité ordinaire et cela a été votre chance.

Vous savez, quand j’étais enfant, j’ai été non verbal et ceux qui m’avaient rencontré avant l’âge de 6 ans ont dit de moi que j’étais un autiste sévère, de bas niveau. C’est pour cela que certains professionnels voulaient m’enfermer dans une institution et que certains enseignants m’appelaient le cerveau lent. Aujourd’hui, quand on me présente dans les conférences et les médias, on dit que je suis un autiste de haut niveau. On voit que ces notions d’autisme verbal et non verbal, de haut niveau et de bas niveau, sont avant tout une question d’évolution. L’autisme de bas niveau est le résultat de l’exclusion. J’ai trouvé des solutions pour rester à l’école et j’ai fait ainsi des rencontres importantes. Les rencontres sont primordiales dans votre vie, et impactent vos choix. Les rencontres ne se passent pas dans l’exclusion.

Quel a été le déclic pour parvenir à parler ?

Ma mère m’a beaucoup aidé, elle m’a fait comprendre qu’en gros si je ne parlais pas cela allait être terrible pour moi, que je risquais l’enfermement. Si elle ne me l’avait pas dit, j’aurai peut-être fini par parler plus tard. Au début, je n’ai pas beaucoup parlé. J’étais un élève distrait et taciturne jusqu’à mes 10 ans. À 10 ans, j’ai commencé à parler et même à beaucoup trop parler : c’est là que les ennuis ont commencé. Je n’ai jamais eu autant d’adversaires que depuis que je parle ! Surtout depuis que je m’exprime sur la question politique de l’autisme. 

Dans votre ouvrage, vous cherchez à éveiller la conscience du lecteur en inversant les places entre autistes et population générale.

Mon ouvrage est un miroir inversé que je tends à la société : Si j’adopte un discours issu d’une suprématie et l’impose à vous lecteurs, que ressentez-vous ? Si la population neurotypique était traitée de la même façon que la population autiste et enfermée dans une identité de malade, le résultat serait le même que pour les autistes. Ce miroir inversé cherche à secouer l’opinion, et dire que nous autistes n’avons pas à tolérer cela non plus. 

Votre écriture porte une colère à la fois menaçante et cathartique !

Il y a tant de violence contre la population autiste, et je me suis senti souvent privilégié par rapport à tant de mes pairs… La colère est là d’emblée et elle est saine. Il s’agissait surtout de trouver la manière de l’agencer, de lui donner une forme littéraire. Elle a évidemment un côté théâtral et lyrique. Pour moi, la forme est aussi importante que le fond quand j’écris et c’est là la joie et la jouissance de l’écrivain. La colère crée des sensations, voire un malaise. C’est pour moi la meilleure façon de faire comprendre au lecteur quelle est la sensation permanente vécue par les autistes dans la société. Je cherche également à transmettre les choses de façon constructive, c’est le conseil de l’urgence. 

On souligne un défaut d’empathie et d’adaptation chez les autistes. Mais votre parcours et le cheminement de plusieurs autistes montrent qu’ils seraient mieux capables que les neurotypiques de développer des formes d’empathie et d’adaptation particulières.

Déjà, les autistes n’ont pas le choix, ils doivent s’adapter. Sinon, l’empathie est jugée selon des critères qui ne sont pas autistiques, l’autiste ne rentre pas alors dans les cases ou est moins bon car il exprime son empathie très différemment. La population générale juge l’empathie sur la façon de la montrer, de la théâtraliser, et on ne voit pas du tout ce qu’il y a à l’intérieur. Les autistes ont largement autant d’empathie que les autres. Certains d’entre eux ont même une empathie particulière pour les animaux ou les plantes. 

Votre ouvrage parait juste avant l’annonce du 4e Plan Autisme en France…

La meilleure chose à faire est de ne pas sortir ce 4e plan suite au constat d’échec des trois précédents. J’ai envoyé mon livre au président Macron, et il m’a renvoyé une carte postale où il dit m’avoir entendu. Il m’a écrit : Vous allez voir. Donc j’ai hâte de voir ! Il y a là une réforme sociétale et un intérêt géopolitique qui vont peser à l’avenir ! Aucun président n’avait compris cela auparavant. J’espère que Macron va comprendre et ne pas refaire les mêmes erreurs, lui qui a tout fait de manière atypique ! Peut-être qu’en tant que président atypique, il va réaliser la nécessité pour notre société d’inclure l’atypisme en général. S’il en a le courage, il va devoir s’attaquer à l’éducation nationale, lutter contre les lobbys associatifs et institutionnels financés par les fonds accordés à la prise en charge et au traitement de l’autisme. Il s’agit de restructurer la société, développer les compétences des autistes, innover les secteurs de l’embauche, et s’appuyer sur les personnes autistes en tant que sujets de droit et non comme objets de soin. 

BIBLIOGRAPHIE

Autisme : j’accuse ! de Hugo Horiot, L’Iconoclaste, 2018.
L’Empereur, c’est moi de Hugo Horiot, L’Iconoclaste, 2013.
 
 
D.R.
« Il y a tant de domaines où les autistes sont plus intelligents et performants que la population générale. »
 
2018-10 / NUMÉRO 148