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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Bande dessinée
Le voyage de la rédemption


Par Ralph Doumit
2018 - 09


En 1946, Jorge Luis Borges, figure emblématique de la littérature argentine, est à la tête de la bibliothèque municipale de Buenos Aires. Très critique envers le régime péroniste, voilà qu’il se voit infliger une sanction loufoque : il est démis de ses fonctions et désigné « inspecteur des volailles et des lapins sur les marchés publics ». Si dans la réalité jamais Borges n’arpenta les marchés, les fermes ou les élevages de la capitale argentine pour se soumettre à cette étrange punition, l’auteur de bande dessinée Lucas Nine décela dans cette anecdote le potentiel d’un scénario improbable.

Ni une ni deux, voici que dans l’album volumineux qui paraît aux éditions Les Rêveurs, Borges est bel et bien inspecteur des volailles et prend par ailleurs sa mission très à cœur. Que son sujet soit les volailles n’empêche pas ce Borges de papier de se parer de l’accoutrement d’un véritable inspecteur, manteau long et chapeau, et d’en adopter la démarche. Ce personnage, aux antipodes du Borges réel dans sa manière d’arpenter les rues en homme d’action, garde pourtant la verve et l’esprit foisonnant, érudit et labyrinthique de l’homme de lettres.

Lucas Nine a grandi avec un père, prénommé Carlos, également auteur de bande dessinée. Décédé en 2016, Carlos Nine avait connu chez le même éditeur une intégrale de sa saga Fantagas, mettant également en scène un détective. Si la filiation stylistique et la parenté d’esprit entre le père et le fils sont évidentes et assumées, Lucas Nine propose aussi dans cet album un jeu de noirs durs, hommage à un autre grand de la bande dessinée argentine, Alberto Breccia, et à son personnage de Mort Cinder.

L’album s’ouvre sur deux récits courts qui donnent le ton. S’ensuit un récit long de 150 pages dans lequel Borges suit les traces d’un inquiétant homme, Hibou, et côtoie d’autres figures de la littérature argentine, plongées comme lui dans la peau de personnages inattendus.

Les textes, très écrits, chargés, sautent ingénieusement du coq à l’âne dans un amusant jeu de fil à aiguille. C’est une voix off permanente, qui impose un rythme de lecture lent. Mais on rit. Car si la forme fait semblant de se prendre (très) au sérieux, le fond est grotesque, moqueur, grinçant. À titre d’exemple, nous retrouvons Borges piégé par son ennemi qui, en guise d’appât irrésistible, dépose sous une cage un volume d’encyclopédie qui manquait au grand écrivain.

Ce Borges ravira les esthètes par le trait maîtrisé et les volumes élégants du dessin de Lucas Nine, mais saura aussi plaire aux amoureux de l’écrit, des jeux de l’esprit et des reparties inattendues. De là à avancer que l’album plaira à un grand nombre, il y a un pas que nous ne franchirons pas. Et c’est tout en l’honneur des éditions Les Rêveurs, qui défendent un catalogue qui sort des sentiers battus et se veut intemporel en mettant en lumière autant d’auteurs contemporains que de perles du patrimoine : leurs rééditions sous une présentation soignée du Krazy Kat de Georges Herriman ou des récits aux grands formats du loufoque auteur italien Benito Jacovitti valent le détour.


BIBLIOGRAPHIE 
Jorge Luis Borges : Inspecteur de volailles de Lucas Nine, Les Rêveurs, 2018, 168 p.
 

 
 
 
2018-11 / NUMÉRO 149