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Zahlé, centre intellectuel et foyer culturel
Enfermée dans une vallée dont elle ne cesse d’escalader les flancs et de rejoindre la plaine qui la prolonge, Zahlé, ville de la poésie et de la liberté, de la vigne, de l’arak et de la bonne chère, s’anime au seul nom des grands poètes, ceux qu’elle a donnés au monde et ceux qui l’ont chantée, et cherche à perpétuer leur flamme par une vie culturelle multiple et intense

Par Rita KASSIS
2011 - 07
Le Centre culturel français, la Bibliothèque municipale, le Conseil culturel du caza de Zahlé, les écoles et universités, pépinières de talents, les cafés où la politique et les commérages laissent souvent place à la littérature témoignent encore de la vitalité de « la Fiancée de la Békaa ».

Inauguré en 1958 et le premier au Liban en dehors de Beyrouth, le Centre culturel français (CCF) de Zahlé abonde en activités. Outre les cours de langue et de perfectionnement du français, il ne cesse d’animer la flamme des lettres et des arts du pays de Racine et de Proust, de Voltaire et de René Char. En mars, mois de la Francophonie, deux pièces de théâtre, trois projections de films, un spectacle de danse, une soirée roumaine, une soirée-contes pour les tout-petits et des conférences sont venus raviver la rencontre des cultures et la promotion des valeurs de la grande famille francophone.
Le registre multiple de ces événements, tout comme les prêts de la bibliothèque (livres, magazines, CD, DVD, accès Internet…), permettent de toucher des publics différents et variés. La culture, dans ses deux dimensions classique et mondialiste, est rendue accessible à tous, tente de promouvoir le progrès et de pallier aux défaillances des bourses. L’actuelle directrice régionale des Centres culturels français de la Békaa, Alicia Thouy, lutte pour que cette vie culturelle s’approfondisse et se propage, épaulée par une curiosité globale ouverte à tous les domaines sans exception aucune. Il s’agit de se décloisonner pour être à l’avant-garde et de s’ouvrir à toutes les cultures et à toutes les formes artistiques. En ce sens, le CCF établit un pont entre le pays d’accueil et le pays qu’il représente. Pour elle, le soutien institutionnel – ministère de la Culture, municipalité de Zahlé-Moallaka, Conseil général de l’Oise… – est essentiel, mais laisse aussi place au sponsoring qui joue de plus en plus un rôle important. De même, une saison de la culture essaie de s’animer à la Bibliothèque de la municipalité de Zahlé où les sessions de langues, d’informatique, les films documentaires, les pièces de théâtre, les expositions photographiques, le scrabble, la lecture de contes et la dramatisation des fables sont au rendez-vous. En partenariat avec l’Unesco et le ministère de la Culture, une bibliothèque qu’on espère pionnière, contenant une salle polyvalente, verra prochainement le jour à Moallaka. La responsable des activités culturelles et membre de la municipalité de Zahlé–Moallaka, Mme Élise Tamer, reconnaît que les médias et autres autoroutes de l’information manquent, mais réaffirme l’importance des activités culturelles qui « élargissent les horizons : quand on étudie une langue étrangère, on s’ouvre à d’autres pays. Aujourd’hui le monolinguisme que les années de guerre ont malheureusement enraciné dans le district, et bien au-delà, nous ferme à notre entourage, au monde et au progrès. Il est le contre-modèle de l’identité et de la vocation libanaises. »

Malgré la disparition de nombreux clubs culturels qui animaient de débats et de conférences la ville, et le passage d’autres à des centres paresseux de loisirs et de jeux de cartes, le Conseil culturel du caza de Zahlé persiste et signe en fêtant ses 43 ans. Il a organisé en avril 2010 un colloque de trois jours préparé dans le cadre de « Beyrouth, capitale mondiale du livre ». L’activité essentielle du Conseil consiste à inviter et accueillir des conférenciers, à organiser des récitals de poésie, à lancer des ouvrages par des signatures et débats… Ce qui fait sa célébrité, c’est le festival annuel de poésie qu’il organise tous les étés et qui rassemble des poètes des quatre coins du Liban, et même d’au-delà des frontières.

Les écoles de danse, de musique et de peinture ne sont pas en reste. Par l’apprentissage du corps et des sens, elles véhiculent le goût artistique, permettent la perpétuation des traditions, ouvrent aux vocations affirmées ou à naître les voies de la scène mondiale, parisienne, londonienne ou new-yorkaise. Le poète Raymond Kassis rêve d’une Zahlé unie et solidaire dans toutes ses institutions en dépit des contraintes : « Ma devise est : Zahlé est la métropole intellectuelle, culturelle et artistique, ouverte à toutes les écoles littéraires, à toutes les classes sociales sans distinction aucune. »

Pour sa part, le poète et dramaturge Georges Kfoury redoute le déclin des valeurs culturelles et la domination des valeurs de facilité : « Ici, on aime la farce, le bizarre, l’extraordinaire. (…) C’est la décadence culturelle qui entraîne la décadence économique et sociale. »

À première vue, Zahlé n’est plus ce qu’elle était. Les grands poètes qui ont fait sa réputation habitent ailleurs (Saïd Akl, Joseph Sayegh) ou sont décédés (les trois frères Maalouf, Michel Trad). La presse locale n’a plus le mordant des décennies de sa naissance. Mais le pessimisme n’est nullement de mise, et en rencontrant les jeunes universitaires pleins de talent et d’ambition en ville ou sur Facebook… on devine que l’avenir de la culture est ouvert et qu’il sera en de bonnes mains pour promouvoir les lumières et les valeurs.

 
 
D.R.
« Ici, on aime la farce, le bizarre, l’extra-ordinaire »
 
2017-11 / NUMÉRO 137