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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Beaux-Arts
Shafic Abboud raconté par ses couleurs


Par Jacques ASWAD
2007 - 03


Textes d’Adonis (en arabe manuscrit avec une traduction d’Anne Wade Minkowski), Roger van Gindertael, Salah Stétié, Joseph Tarrab, Jean-Pierre Burgart, Gérard D. Khoury et Abboud lui-même, choisis par Claude Lemand qui signe, avec Michèle Rodière, une chronologie bibliographique émaillée d’extraits divers.


Immense par la qualité aussi bien que par la quantité de ses reproductions, ce grand album Abboud (1926-2004) aura pu tenir lieu d’une rétrospective tant rêvée par l’artiste afin, disait-il, de voir où il en était et d’envisager un changement de direction. Ainsi que l’a conçu C. Lemand, galeriste et ami qui a contribué à adoucir les derniers jours de l’artiste, le livre n’offre, en dehors de sa riche iconographie, presque rien de nouveau en matière d’information : une heure de lecture, entre un florilège de textes anciens et une belle chronologie illustrée assez fournie mais, sur quelques points essentiels – apprentissage et enseignement, premiers tâtonnements et naissance d’un style, relation aux courants et modes dans diverses périodes d’une vie artistique couvrant la deuxième moitié, particulièrement mouvementée, du XXe siècle, retentissement de l’œuvre au Liban et dans d’autres pays arabes où l’artiste demeure l’une des figures les plus influentes –, rien moins que lacunaire.

La place disproportionnée réservée à la céramique décorée par Shafic Abboud (ou Chafic ? ou Shafik ?... On retrouve inexplicablement toutes les graphies de ce prénom dans une même page) dénote un certain manque de rigueur quant à la représentation des prédilections de l’artiste en dehors de la peinture proprement dite.  Même en peinture… Je pense à ce petit tableau vu chez H. el-Khal, portrait d’un portefaix où, faisant vibrer la trame même du support, les touches à la fois fortes et délicates d’un Abboud alors étudiant à l’ALBA n’avaient rien à envier aux débuts des grands maîtres. Et je me demande pourquoi dans un livre aussi ambitieux que celui-ci, ne tomberais-je pas sur une pareille surprise ? Mais ce qui manque le plus, c’est cet accompagnement de la parole. On aurait aimé voir une des prestigieuses plumes qui signent cet ouvrage s’attaquer davantage à la description du peintre à l’œuvre et de l’œuvre de la peinture. On aurait aimé voir continuer sur sa lancée un J.-P. Burgart qui, puisant dans les carnets inédits de l’artiste et dans ses entretiens, particulièrement avec Michel Chapuis, accompagne sa parole pour mieux préparer le regard à accueillir ce qui ne parle qu’au regard. Pris au mot, l’artiste qui essayait « à travers les sensations de raconter la vie sans théorie préétablie » est ici « raconté » presque uniquement dans ses œuvres et par elles. De la naïve cruauté des débuts « expressionnistes » frottés aux contes populaires, à l’affleurement subtil des couleurs, dans l’exemplaire période de maturité, ce coude à coude de touches d’attentes (comme on le dit des pierres en maçonnerie), greffes « prenant » où nul n’a prise, se déploie un théâtre que la lumière double. S’y joue la vie d’un regard amoureux (qui d’autre que l’amour risque tout sur les sensations ?) où, à perte de vue, il cherche à coïncider avec la vue et sa perte. « Ne s’arrêter – dit-il – que lorsque la couleur et la lumière coïncident ». Comme en amour, il y a des sensations (formes, couleurs) pour ce qui manque. Et la distance dépassionnée puis repassionnée par sa négation même, dans un bref unisson couleur-lumière, dresse en le franchissant ce ciel raréfié d’un gris qu’on nommera gris Abboud.

Seul un œil qui coule peut voir un monde en mouvement. Insistance fuyante de ses yeux vif-argent. 


 
 
Seul un œil qui coule peut voir un monde en mouvement
 
BIBLIOGRAPHIE
SHAFIC ABBOUD, collectif, Galerie Claude Lemand de , Éditions CLEA, Paris, 2006, 367 p., 32 x 24 cm.
 
2017-08 / NUMÉRO 134