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Portrait
Nahal Tajadod : Écrire la métamorphose
Tournée vers l’Orient, Nahal Tajadod écrit et s’exprime en chinois, traduit Rûmi et suit la trace des quêteurs de lumière. Son visage se découvre dans le portrait qu’elle fait de son pays : Iran chéri et raconté à l’extrême, avec acuité et humour, dans ses révolutions et son excentricité.
Par Ritta Baddoura
2011 - 01
Nahal Tajadod naît à Téhéran en 1960. Son enfance et son adolescence plongent en bikini dans la piscine du lycée et s’ensoleillent à l’éclat du soufisme auquel l’initient ses parents, érudits épris de cultures et de langues anciennes. Nahal Tajadod s’installe à Paris en 1977 : « Ma mère étudiait les langues préislamiques, j’avais toujours ce sentiment de vouloir faire mieux qu’elle, de vouloir l’étonner. J’ai alors décidé d’étudier le chinois, et j’ai découvert cette civilisation fascinante. J’ai aussi compris qu’il y a énormément de choses à faire à ce niveau. Grâce à la Route de la soie, les idées et philosophies qui ont atteint la Chine du Moyen Âge se sont imprégnées de la culture iranienne, les premiers traducteurs de textes bouddhistes en chinois étaient d’ailleurs iraniens. Le fait de rechercher les traces de la Perse en Chine et en Inde m’a captivée. Je me suis ainsi tournée vers cet Orient alors même qu’aujourd’hui, l’Iran continue de regarder vers l’Occident. » Nahal Tajadod a un doctorat de chinois ; sa thèse sur Mani, le Bouddha de lumière traduit et commente pour la première fois un texte manichéen écrit en chinois, unique témoignage de la plume des manichéens eux-mêmes. Chercheuse brillante et subtile, éprise de soufisme et de poésie, elle s’est peu à peu dirigée vers la littérature. Avant d’écrire son premier roman Passeport à l’iranienne, elle a retracé les péripéties des chrétiens de l’empire de Chine puis de Perse. Elle a traduit du persan avec son époux, le colossal acteur, scénariste et romancier Jean-Claude Carrière, et sa mère Mahin Tajadod, des poèmes de Chams de Tabriz et surtout de Rûmi auquel elle a consacré maints ouvrages dont une magnifique biographie romancée et un livre d’art en collaboration avec l’artiste Frederica Matta.
À propos du dernier roman de Nahal Tajadod, Debout sur la terre, Carrière souligne : « Ce roman nous donne un regard sur l’Iran que nul livre d’histoire ne pourrait nous donner. » Le titre est emprunté à un poème de la géniale poète, modèle de liberté pour toute une génération d’Iraniens, disparue prématurément en 1967 à l’âge de trente-deux ans : Forough Farrokhzad. Nahal Tajadod a puisé son inspiration pour cet ouvrage dans les mondes de l’Iran de son enfance, des mondes qui se côtoyaient et s’ignoraient : le monde libéral, éduqué et bourgeois, et celui défavorisé, ouvrier et ultraconservateur qui sera à l’origine de la révolution islamique. Pour se rapprocher de ce dernier, le comprendre, pouvoir en parler, elle a parcouru les livres et biographies écrits par les penseurs et les personnages-clés de la révolution. Elle dit : « C’est un livre sur la métamorphose, celle qui peut toucher chacun de nous dans les moments de changements radicaux. Tous les gens dont les chemins se recroisent à la suite de la révolution islamique dans mon roman, se sont déjà rencontrés dans le monde d’avant. Ils ont changé de rôle, de costume, de vie, et se redécouvrent dans une temporalité et une conjoncture nouvelles. »
Le roman s’ouvre sur Monsieur V., diplomate intellectuel, « encyclopédie ambulante », préférant Nehru à Ghandi et Song Meiling à son époux Tchang Kaï-chek, pour sa bravoure et son parfum inoubliable. Octogénaire francophile dandy, vêtu Lanvin, parfumé Guerlain, il est l’auteur d’une biographie de Victor Hugo qu’il veut faire adapter à la télévision nationale, jouée par des acteurs iraniens et dirigée par le fantasque Fereydoun, réalisateur « successful et honneur de la télé iranienne ». Fereydoun, la trentaine, est amoureux d’une femme cinquantenaire, Ensiyeh, dramaturge et comédienne, élevée comme un garçon par son père, le grand khan, héritier d’une dynastie de propriétaires terriens kurdes. Il y aussi Massoud ou « Edison », l’électricien de talent qui d’homme modeste issu d’une famille religieuse, allant tous les jours à la même heure au cinéma Cristal afin de revoir ses minutes préférées d’une saga romantique populaire et rêvant de faire fantasmer les étrangères parcourant les rues de la ville, deviendra militant islamique et préfet de Téhéran. Si les piliers du roman sont bel et bien le digne et original Monsieur V. et l’indomptable, vaillante et à la fois pudique Ensiyeh Khan, Nahal Tajadod déploie un éventail de personnages imprévisibles et émouvants ayant chacune et chacun leur place, leurs gouffres et leurs instants de gloire. Tous aiment, se mesurent aux limites, tentent de se libérer, se recréer, et connaissent un moment d’empathie avec ceux qui leur ressemblent le moins.
Nahal Tajadod est dotée d’un tact fou et d’une capacité, jamais excessive, d’excentricité. Son écriture intelligente tisse savamment entre les épisodes intimes et les grands fracas de l’histoire, entre les personnages phares et ceux jamais secondaires lesquels le temps d’un chapitre ou d’un passage se révèlent de manière inattendue, se complexifient tels des lierres se croisant, se mêlant sans se perdre. Un court passage du roman peut traverser différents êtres, différents épisodes de leur vie, alterner les temps et périodes de narration, sans qu’on s’y perde : un objet, une sensation, un signe viennent tendre leur fil d’Ariane afin de faire sens et équilibre. Et Nahal, toute ouïe à la symbolique du sens, emprunte le fil des pensées, le fil du téléphone, le fil de l’Indienne épilant si nettement les peaux féminines, leurs cheveux en nattes, coupés courts, les câbles de l’électricien, et fraie le chemin aux alliances et aux révoltes. Elle dit avoir pratiqué un « tissage de fils de plusieurs couleurs pour écrire ce roman. On peut suivre un des fils pour le trouver emmêlé ailleurs. Je n’y pense pas vraiment en commençant à écrire, le tissage vient naturellement et se fait par images. Pour décrire un personnage, il faut que je le voie faire des choses ordinaires, que je puisse l’aimer… J’injecte l’historique après. La vie de mes personnages ne peut être séparée de l’histoire ».
La langue de Nahal Tajadod est sensorielle, lumineuse, transfusée d’humour exquis, spirituel et faisant des clins d’œil malicieux au loufoque. Le roman nous offre de splendides phrases autour des odeurs caractéristiques des personnages, sur un mode certainement plus dense et déroutant que les descriptions données de leur apparence physique. Élégance et luxuriance, Nahal maîtrise l’art cinématographique de l’ellipse qu’elle transpose à l’écriture. Son roman se lit, se voit, se vit à mesure qu’elle réveille, en parallèle ou en chassé-croisé, des époques et des lieux divers, en en célébrant l’esthétique, les phénomènes de mode, les manières de parler et de recevoir. Nahal Tajadod accorde beauté, identité et transformation. Ses personnages se costument pour les planches du théâtre, étant comédiens pour certains – la Cerisaie de Tchekov imbibe et hante son roman – ; mais pour la plupart, ce sont les planches où se joue l’immense vie qui les poussent à se valoir d’insignes et de couleurs dénotant leurs états d’âme, leurs appartenances, leurs tentatives de se repérer dans ce qui les dépasse, se réconciliant ou se brouillant à jamais avec leur mémoire d’eux-mêmes et d’un monde qui n’est plus.
Dans Debout sur la terre, l’Iran est un personnage en soi, se déployant au-delà de l’acquis ou de l’observable, porté par la vie de tous les personnages que Nahal Tajadod met en scène. Ces derniers tentent en vain d’unifier les deux bouts d’une terre intense, foyer de paradoxes et d’aspirations ambivalentes. L’explosion de la modernité dans une société traditionnelle, le contraste socioéconomique sanglé entre les diverses classes, le combat des idéologies – américano-libérale, marxiste-léniniste, islamique – auront sur tous l’effet conjugué d’un tsunami. Depuis l’Empire perse, bouleversements bruts et abrupts ont secoué ce pays, dont certains si proches et récents nous semblent être réalité immuable, car ancrés dans notre perception distante d’une société et d’une population étonnantes à plus d’un titre. D’un système quasi féodal à un régime ayant aboli les privilèges et copiant/glorifiant l’Occident, puis à la République islamique, l’Iran perturbe notre perception du temps et de la manière dont les événements peuvent transformer l’espace, les mentalités, les styles de vie. Terre excentrique et sincère, creuset de peuples divers, de paradoxes et de tous les possibles, la tradition y survit à toute révolution et à tout exil par la pratique du « Tarof » laquelle consiste à refuser poliment en société ce qu’on vous doit ou ce que vous désirez. Nahal observe, fidèle à son nom « Tajadod », le rite du renouvellement qu’implique toute métamorphose : elle apprivoise l’alternance entre destruction et construction, amour et perte, répétition et invention. Les vents de la liberté et de l’histoire soufflent dans ce livre dont les pages ne se suivent pas mais se ramifient l’une l’autre et s’amplifient pour faire « Iran », terre qui – à l’instar de ce que clame l’un des personnages – vit dans « l’amphithéâtre du cerveau » de Nahal.
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