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Portrait
Yasmine Char, la vie à pile ou face
Auteur de La Main de Dieu, un premier roman autobiographique remarqué, Yasmine Char est née à Beyrouth en 1963. Depuis 12 ans, elle vit à Lausanne où elle est administratrice d’un théâtre. Rencontrée à Paris, elle a accepté de se livrer. Avec franchise et jovialité.


Par Lucie Geffroy
2008 - 04


Quand elle a su que son premier roman allait être publié dans la prestigieuse collection Blanche des éditions Gallimard,Yasmine Char s’est contenue. « Je ne voulais pas montrer mes émotions à mon éditeur… Mais dès que je me suis retrouvée dehors, j’ai poussé un grand cri de joie ! » confie la jeune femme avec une spontanéité désarmante. La collection Blanche pour un tout premier roman… Il y a pire comme débuts. Yasmine Char, née à Beyrouth en 1963, est l’auteur d’un petit bijou de littérature, La Main de Dieu (voir chronique dans L’Orient littéraire de février) qui raconte la vie d’une adolescente sans repères pendant la guerre civile du Liban. Jusqu’à peu son nom ne résonnait familièrement que dans les oreilles des habitants de Lausanne en Suisse. Administratrice et programmatrice du célèbre théâtre l’Octogone, auteur à ses heures de pièces théâtrales, mariée à un célèbre restaurateur de la petite cité, la jeune mère de famille passait volontiers pour une flamboyante Libanaise, effrontée, dynamique et prête à tout. Comment s’est-elle mue en romancière prometteuse ? « La main de Dieu », répondrait presque Yasmine Char, tant toutes les vies qu’elle a eues avant semblent s’être enchaînées, de son propre aveu, par « le hasard des rencontres et des opportunités ».

Yasmine Char a 13 ans quand la guerre civile éclate. Elle vit alors à Beyrouth-Ouest, tout près de la ligne de démarcation, avec sa grand-mère, sa tante et ses quatre frères. Sa mère, française, a quitté le foyer familial cinq ans auparavant. Sans dire où elle allait, sans donner de nouvelles. Son père, malade, est décédé un an plus tard. À l’image de l’héroïne de son roman, Yasmine, orpheline, vit la guerre « comme un jeu passant (mon) temps à (me) réfugier dans les caves et à zigzaguer entre les balles des francs-tireurs », et comme elle, se sent tiraillée entre deux cultures : libanaise et française. « Quoi que je fasse, j’ai toujours eu l’impression de trahir l’une ou l’autre de ces deux cultures. » Encore étudiante en lettres à l’université de Beyrouth, Yasmine Char rencontre son futur mari, délégué au Comité international de la Croix-Rouge, et commence à travailler dans l’humanitaire depuis la Suisse. Puis pour Médecins du monde et diverses ONG, elle enchaîne pendant sept ans des missions au Pakistan, au Sri Lanka, en Afghanistan. « J’ai réalisé plus tard que  vivre dans toutes ces zones de conflit n’était qu’un prolongement de ce que j’avais vécu au Liban », souligne-t-elle aujourd’hui.

À 30 ans, Yasmine Char divorce. Elle se pose alors la question de rentrer au Liban. « Mon frère m’en a tout de suite dissuadée : “Qu’est-ce que tu vas faire à Beyrouth, une fille divorcée, têtue et avec une langue pendue comme la tienne n’a rien à faire ici !” m’a-t-il dit. » Elle rentre alors en Suisse, fait quelques petits boulots et travaille comme journaliste dans une radio. Un jour, un éditeur lui propose un boulot dans l’édition à New-York. « Le même jour, le théâtre de l’Octogone m’offre le poste d’administratrice et programmatrice. Je ne savais pas quoi choisir, alors j’ai tiré à pile ou face. C’est tombé sur le théâtre. » Rapidement, on propose à cette jeune administratrice qui se distingue par ses réparties piquantes d’écrire les dialogues d’une comédie musicale. « La pièce a eu son petit succès, et ça m’a donné le goût d’écrire. » Si bien qu’en 2001, elle signe sa première pièce de théâtre  Souviens toi de m’oublier où il est question d’une femme atteinte d’un cancer qui disparaît subitement après avoir présenté à son mari celle qu’elle lui souhaite comme nouvelle femme. Quelques années plus tard, c’est dans un tout autre registre que Yasmine Char s’illustre en signant À deux doigts,  « un guide érotique des restaurants de Lausanne » qui se voulait une sorte de « pied de nez à cette ville Lausanne, si sage et si calme en apparence ».

La Main de Dieu est né d’une toute autre démarche. Il y a quelques années, Yasmine Char retourne au Liban avec son second mari. Le voir tétanisé par toutes les traces encore visibles de la guerre lui donne envie de revenir sur la manière dont elle a vécu cette guerre. « Au départ, je voulais l’écrire sous forme de nouvelles car un livre autobiographique me paraissait trop prétentieux. Mais une amie m’a dit convaincue d’écrire un roman. Sans elle, je ne me le serais pas autorisé. » Pendant deux ans, le soir, au moment des vacances, Yasmine Char charrie ses souvenirs. « Je n’écris pas de manière raisonnée : j’ai le début mais rarement la fin. Je marche à l’instinct. » Mélange de faits réels et imaginaires, La Main de Dieu touche par son authenticité. « Je voulais vraiment parler d’une partie de ma vie comme pour la léguer à mes enfants », précise-t-elle. Pour son deuxième roman. Yasmine Char ne souhaite pas revenir sur le Liban. « Il faudra que j’aborde un tout autre sujet. Je ne sais pas encore quoi. Ma mère que je n’ai revue que deux fois depuis qu’elle est partie m’a proposé qu’on passe une semaine ensemble quelque part pour qu’elle ait le temps de m’expliquer pourquoi elle nous avait quittés… Ça pourrait être une matière de roman intéressante. La Main de Dieu était un hommage au père. Le prochain roman pourrait être consacré à la mère. Pourquoi pas ? » En attendant, Yasmine Char continue à travailler pour l’Octogone (« J’adore mon métier »), à s’occuper de ses enfants, elle écrit une nouvelle pièce de théâtre… Ça fait peut paraître beaucoup, mais Yasmine Char y tient. « J’ai besoin d’être prise et d’être complètement immergée dans le monde pour pouvoir écrire. »



 
 
D.R.
« Je n’écris pas de manière raisonnée : j’ai le début mais rarement la fin. Je marche à l’instinct »
 
BIBLIOGRAPHIE
La Main de Dieu de Yasmine Char, Gallimard, 2008, 100 p.
 
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