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Portrait
François Bégaudeau :« Le réel est le meilleur pourvoyeur d’écriture »
Chanteur, journaliste, enseignant, écrivain, critique de cinéma, scénariste, François Bégaudeau est tout cela à la fois, et sans doute est-il capable de nous surprendre dans d’autres rôles encore. Portrait d’un personnage atypique, à l’occasion de la parution de son dernier roman, Fin de l’histoire.

Par Georgia MAKHLOUF
2007 - 12
François Bégaudeau endosse plusieurs casquettes avec aisance, se reconnaissant davantage dans cette souplesse, dans cet éclectisme que dans l’une ou l’autre de ces fonctions. « Je n’ai pas envie d’être un pur écrivain, ça m’angoisse. J’aime au contraire circuler dans des milieux différents, traverser les frontières parfois étanches qui séparent les différentes classes sociales ou les différents milieux professionnels en France. Cette circulation me met dans une position d’observation privilégiée, et produit des effets de réalité très intéressants, qui enrichissent ma réflexion et mon travail. » Son travail, justement, se nourrit de ces observations, et il a publié plusieurs ouvrages qui prennent appui sur des réalités sociales, dont Débuter dans l’enseignement ou Une année en France qui aborde des thèmes comme les banlieues, l’école, le référendum... D’où une question qui revient souvent dans les interviews ou les articles qui lui sont consacrés, celle de l’engagement, et qui l’irrite. S’il affirme volontiers que « le réel est le meilleur pourvoyeur d’écriture », il s’agace de cette étiquette qui lui colle à la peau depuis la publication de son texte dans l’ouvrage collectif Devenir du roman, dans lequel il pointait la réticence des écrivains français contemporains face à l’engagement. « Dans cette notion d’engagement, il y a quelque chose de volontariste qui procéderait d’une mauvaise conscience bourgeoise que je récuse. Je crois que l’on écrit sur ce qui nous touche, et je suis touché et même passionné par l’état de la société en France, comme me passionnent toutes les questions tournant autour du politique et du vivre ensemble. Mais le foot ou le rock m’ont tout autant passionné et, de cette passion aussi sont nés des livres. »

Entre les murs publié en 2006 et qui a obtenu le prix France Culture-Télérama est ainsi un ouvrage saisissant, une plongée dans le quotidien d’un collège durant une année scolaire. Cent trente-six jours de présence, un fait saillant par jour, les différentes scènes qui composent le livre se passent dans la salle des profs, dans le bureau du proviseur, mais surtout entre les murs de la salle de classe. Elles donnent à voir et à entendre les échanges symptomatiques de tout ce qui fait la vie des élèves au fil des jours. L’écriture de Bégaudeau se fait ici l’écho de tout ce qui se trame autour des faits de langue dans l’école d’aujourd’hui : langue académique des apprentissages ou langue orale des échanges ; langue légitime des professeurs et des institutions ou langue vivante, colorée, métissée des jeunes ; langue classique de la culture française parfois alourdie d’archaïsmes et parler « banlieues », inventif mais souvent à contretemps des usages justes : toutes ces situations d’énonciation sont abordées dans le livre, avec une attention fine aux détails, une sensibilité aux nuances dans le sens des mots, dans leurs usages, dans la tournure des phrases ou la ponctuation, et un humour qui sonne toujours juste. Plus que n’importe quel ouvrage de sociologie ou de linguistique, ce livre est un passionnant document pour qui s’intéresse au fonctionnement du langage dans le monde d’aujourd’hui et en particulier au langage des ados que Bégaudeau décrit comme « scandé, corporel, ponctué de mouvements de bras. Il se donne à voir autant qu’à entendre ».

Pourtant, même s’il a cherché à être le plus objectif possible, il y a bien un point de vue, des choix d’écriture et de composition. « Écrire, c’est pour moi rectifier une tendance majoritaire. À propos de l’école, cette tendance consiste à répéter : attention violence, et à faire le procès d’une jeunesse désinvestie. J’ai donc voulu rectifier cette image de violence et montrer une jeunesse énergique, vivante, volontaire et attachante. »

À propos de son dernier livre, quand on lui fait remarquer qu’il aurait pu tout aussi bien s’intituler aussi Entre les murs, et qu’il ressemble au précédent dans son souci de s’intéresser au fonctionnement concret du langage, il sourit. S’il n’avait pas pensé à  la métaphore carcérale pour parler de l’école, il ne s’agit plus ici de métaphore puisque c’est à Florence Aubenas qu’il s’intéresse dans Fin de l’histoire. Florence Aubenas, on le sait, passe cinq mois de captivité en Irak et, de retour en France, donne une conférence de presse de quarante-cinq minutes, conférence de presse qui impressionne par son souci de justesse, par son sens aiguisé de l’éthique journalistique, par sa volonté de désamorcer toutes les images faciles et convenues quant au vécu de la détention et au statut de héros moderne de l’otage. Mais Bégaudeau se dit également impressionné par les « stratégies comiques » que déploie Aubenas, par « sa gouaille féminine qui est un fait d’époque » et qui est révélatrice des changements importants qui ont affecté le statut des femmes depuis Mai 68. « L’événement de ce jour-là est qu’elle existe avec ce corps-là, ce bagout-là. Elle est une fille de Mai 68 parce que c’est vraiment une femme libre, la suprême liberté étant, pour moi, cette capacité à rire de soi y compris dans les moments les plus difficiles. Sa désinvolture est éminemment moderne. »

Bégaudeau affirme que son projet d’écriture s’est formé au moment même où il assistait à la conférence de presse, parce qu’il avait le sentiment d’assister à une « révolution dans la geste sentimentale de l’humanité », révolution qui se marque par « la fin de la privation de parole qu’ont subie les femmes, y compris la parole comique qui ne leur appartenait pas ou peu jusque-là ».
Quant au choix du titre, il peut être compris à un double niveau. Comme se référant à la volonté de Florence Aubenas de mettre un point final à son histoire d’otage pour retrouver, autant que faire se peut, sa vie d’avant, sans se donner davantage en pâture aux médias toujours avides de surexploiter le drame et l’émotion. Mais également comme annonçant la fin de l’histoire. Mais tout cela fait-il un roman ? Forcément, la question lui déplaît, lui qui a écrit à ce propos, lui qui est « mal à l’aise avec ce genre impossible à définir ». Il se réfère à l’expression de Marthe Robert qui en parlait comme d’un « genre cannibale ». « Tout lui est bon, enchaîne t-il, il avale tout, et c’est ce que j’aime en lui : sa souplesse, son caractère hybride, bâtard. Pourtant dans le mot roman, le public continue à entendre récit romanesque, épique. De là le malentendu. »

François Bégaudeau a créé avec une bande de copains la revue Inculte à laquelle il contribue régulièrement. Revenant sur le choix du titre, il parle d’une envie de traiter de sujets sérieux dans une langue dédramatisée, « déjargonisée », d’une volonté d’appréhender les thèmes abordés en amateur et non en spécialiste. Tout cela qui est emblématique de sa démarche car, dit-il, « le monde intellectuel a besoin de dérision ».





 
 
D.R.
« On écrit sur ce qui nous touche, et je suis touché et même passionné par l’état de la société en France, comme me passionnent toutes les questions tournant autour du politique et du vivre ensemble » « Le roman avale tout, et c’est ce que j’aime en lui : sa souplesse, son caractère hybride, bâtard. Pourtant dans le mot roman, le public continue à entendre récit romanesque, épique. De là le malentendu »
 
BIBLIOGRAPHIE
Entre les murs de , Verticales, 2006, 272 p.
Fin de l’histoire de , Verticales, 2007, 140 p.
 
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