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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
May al-Talmissany entre l'ici et le là-bas
Romancière égyptienne mais aussi traductrice et professeur de littérature et de cinéma à l’Université d’Ottawa au Canada, May al-Talmissany se compare aux oiseaux migrateurs et assume pleinement son identité nomade.

Par Katia Ghosn
2015 - 08
Après des études au Lycée français du Caire, May al-Talmissany obtient un Master de littérature comparée à Paris. De retour en Égypte, elle décroche un visa étudiant pour poursuivre une thèse de doctorat en cinéma à l’Université de Montréal. Elle ne regrettera pas sa décision de s’expatrier au Canada où elle vit avec sa famille depuis 17 ans. Même après la publication de trois romans, traduits chez Actes Sud, elle considère que son œuvre reste marquée par le style de la nouvelle, un genre auquel elle a consacré ses débuts avec Naht mutakarrir (Sculptures répétées, 1995). Son premier roman Doniazade (1997), récompensé par plusieurs prix, est né de l’expérience tragique de la perte de sa fille le jour de l’accouchement. Dans Héliopolis (2000), Micky, qui avait 5 ans à l’arrivée de Nasser au pouvoir, revisite le quartier chic et cosmopolite de sa naissance. Dans la même veine autofictionnelle, A cappella (2012) dont le titre désigne un chant à une voix seule, sans accompagnement instrumental, raconte l’histoire complexe qui lie Aïda, une artiste bohémienne et Nahi, traductrice, mariée et mère de deux enfants. Cette dernière cherche à se libérer du quotidien. À la mort de son amie, elle se glissera dans sa peau pour accomplir sa libération. 

Son journal intime (Lil-janna Sour, 2009) paraîtra fin 2015 au Canada, aux éditions Mémoire d’encrier, sous le titre Ceci n’est pas un paradis. L’auteur, tout en cherchant dans son expatriation un bonheur introuvable, ne fera pas de l’exil une posture littéraire. S’expatrier est, pour elle, étrangeté et étonnement : « L’ici et le là-bas forment une dualité dont il est difficile de s’extirper » et trouvent dans l’écriture un relais éphémère.

Comment votre passion pour le cinéma est-elle née ?

Le cinéma est une composante importante au sein de notre famille. Mon père Abdelkader et mes deux oncles étaient producteurs, chefs opérateurs et réalisateurs de films documentaires. Ils avaient fondé leur propre société de production à la fin des années 60. C’était une prise de risque à une époque où le documentaire était soit produit par l’État soit ignoré des autres cinéastes. En plus d’avoir introduit la tendance réaliste en Égypte, leurs films, projetés dans les festivals un peu partout dans le monde, avaient permis au documentaire égyptien d’avoir une envergure internationale. 

Dans quelle mesure l’écriture cinématographique affecte-t-elle votre technique narrative ?

L’une des caractéristiques des auteurs de la génération des années 90 en Égypte est leur rapport au cinéma. La composante visuelle, la fragmentation, l’absence de linéarité sont autant d’éléments qui relèvent de la syntaxe cinématographique. La visualisation cherche à transformer une image en mots. La fragmentation et le découpage des phrases ressemblent au montage des plans. Mes références culturelles, ainsi que celles de ma génération, proviennent, entre autres aussi, du cinéma. Charlie Chaplin par exemple est une figure mythique qui représente le tragi-comique de la condition moderne. Le 7e art intègre aussi des éléments comme l’opéra ou la musique populaire. Cela vaut également pour la littérature comme lieu de dialogue entre les différents arts. 

Vous affirmez écrire vos romans dans l’esprit de la nouvelle.

Absolument. Mes romans sont construits comme du « copié-collé » à partir de fragments et de scènes variées, sans la contrainte d’un plan conçu d’avance. Les fragments, liés par un fil conducteur, prennent sens les uns par rapport aux autres et finissent par ressembler à un puzzle ou à un film à suspense. La nouvelle c’est aussi l’art de la concision. Je suis incapable d’écrire un roman fleuve. D’ailleurs, mon roman Héliopolis est d’abord paru comme feuilleton dans Akhbar al-adab. 

Comment votre œuvre est-elle reçue en Égypte ? 

La réception de mes romans, que cela soit de la part des lecteurs, des auteurs ou des critiques égyptiens, est marquée par le soupçon. Étant francophone, je ne suis donc pas tout à fait égyptienne. Être égyptien c’est venir de la « ḥāra » et parler une seule langue. La méfiance pèse également sur mes allégeances. En tant qu’Égyptienne-Canadienne, je ne suis pas une vraie gardienne de l’identité nationale. De plus, être traduite ne représente pas toujours un atout. La traduction revient, pour certains, à vendre son âme au diable. Ces suspicions n’empêchent pas que je sois parfaitement reconnue en Égypte.

Avez-vous essayé d’écrire dans une autre langue que l’arabe ? 

J’ai écrit un roman en français qui est resté dans le tiroir. Dans ma création littéraire, j’écris en arabe, c’est la langue dans laquelle je peux mieux exprimer mes émotions. L’anglais et le français sont les langues liées à la recherche académique et expriment, pour moi, le rationnel. Au Canada, je suis considérée d’abord comme la professeur d’université qui devrait répondre aux questions d’actualité. En Égypte, je suis la romancière. 

Que devient aujourd’hui la communauté francophone du Caire ? 

La communauté francophone du Caire est de moins en moins visible. C’est une minorité localisée dans les grandes villes, surtout au Caire et en Alexandrie. On en recense moins de 4 millions. La présence francophone avait, dans le passé, un poids politique. Sous la colonisation, le français était considéré comme une arme de résistance. Avec le large mouvement d’arabisation lancé sous Nasser, le Lycée Français et les écoles catholiques ont été obligés d’intégrer l’arabe. La réduction du marché de travail avec la fermeture des entreprises françaises au fil des années, a également contribué à l’émigration des francophones.

Quel regard portez-vous sur la révolution, trois ans et demi après ? 

Lorsque la révolution a éclaté en 2011, j’ai pris une année sabbatique et suis rentrée en Égypte pour être avec les manifestants place Tahrir. Quelques jours après la chute de Moubarak, je crée un site internet pour la défense de la laïcité et de la société civile en Égypte (www.dawlamadaneya.com). Notre slogan est « Miṣr dawla madaniyya » (Pour un État civil en Égypte). Le terme « madaniyya haditha » combine aussi bien la séparation entre la religion et l’État que le refus du militarisme et de l’islamisme. Plusieurs partis politiques créés après la révolution ont intégré cette revendication, comme le parti islamiste du centre (hizb al-wasat) ou le parti islamiste social-démocrate. La révolution continue bien évidemment ! Dans son livre Empire, Antonio Negri distingue trois moments dans la vie d’une révolution. Le premier est celui de la résistance ; c’est une forme de lutte quotidienne qu’on ne peut quantifier. Le second correspond à l’insurrection. C’est ce qui s’est produit le 25 janvier 2011. Limitée dans l’espace et le temps, la résurrection exprime la résistance spontanée avec le risque de virer vers la violence. Le troisième moment est celui de la construction d’un contre-pouvoir. Actuellement nous assistons en Égypte au retour de l’ancien régime sous une forme militarisée. Mais contrairement à ce qu’annoncent les médias, la révolution n’a pas échoué. Dans la rue, l’espace de la résistance s’élargit. La société civile, les partis politiques et l’opposition s’organisent pour construire le contre-pouvoir.


 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166