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Mona Eltahawy et la révolution sexuelle
Dans Foulards et hymens, Mona Eltahawy livre, au-delà de son titre aguicheur, un essai autobiographique doublé d’une réflexion documentée sur la liberté de la femme dans le monde arabe aujourd’hui.

Par Ritta Baddoura
2015 - 10
La journaliste et militante Mona Eltahawy est née en Égypte et a grandi au Royaume-Uni et en Arabie saoudite. Vivant désormais entre le Caire et New York, écrivant pour le New York Times, The Guardian, The Toronto Star ou Politiken, elle a participé au Printemps arabe égyptien. Sexuellement agressée sur la place Tahrir en 2011 puis emprisonnée, elle a décidé de prendre la parole – c’est ainsi que la quatrième de couverture présente son livre – afin de faire un pas de plus vers l’émancipation des femmes arabes dans une société fondamentalement patriarcale et misogyne. Se penchant sur l’Égypte ainsi que sur d’autres pays du Proche-Orient, du Golfe et d’Afrique du Nord, l’auteure établit un état des lieux post-révolutions arabes qui s’avère alarmant. Mona Eltahawy souligne que lorsqu’il s’agit de liberté et de révolution, les sujets relatifs aux femmes sont toujours jugés non prioritaires, au motif que leurs revendications ne peuvent/doivent dominer le politique : « Il est plus facile de manifester pour les droits de l’homme en général que spécifiquement pour les droit des femmes. »

Doté de finesse psychologique et d’humour – l’auteure parle de terrorisme émotionnel et dénonce le fait que dans l’esprit du citoyen égyptien, Moubarak soit plus présent dans la chambre à coucher qu’au palais présidentiel – Foulards et hymens est un essai sincère et facile à lire. Eltahawy réussit à intriquer sous sa plume l’histoire personnelle et l’analyse, démontrant par-là que l’intérêt suscité par son ouvrage ne tient pas uniquement à la popularité qui advient dès lors qu’une femme arabe s’adresse à l’Occident à propos de sexualité et de religion. Dans ce manifeste pour le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes et exister dans les sphères publique et privée, l’auteure rappelle le legs des féministes arabes du début du siècle dernier ; l’occasion pour le lecteur de constater les régressions advenues depuis et l’échec de la transmission d’un féminisme propre au Moyen-Orient. 

Peut-on aujourd’hui espérer changer les mentalités en écrivant un livre ?

J’espère simplement que ce livre puisse avoir un impact similaire à celui des ouvrages féministes que j’ai accidentellement trouvés dans la bibliothèque universitaire en Arabie saoudite lorsque j’avais dix-neuf ans. Ces ouvrages m’ont été salutaires bien qu’il m’ait fallu de longues années avant d’en arriver là…

Pourquoi avoir écrit Foulards et hymens en anglais et pourquoi n’est-il pas publié en arabe ?

Écrire en anglais est tout d’abord question de stratégie : le lectorat que je vise principalement est celui qui peut lire l’anglais, donc un lectorat privilégié. J’estime que le fait de jouir de certains privilèges vous oblige à vous battre pour les autres, à frayer le chemin pour eux. Je pense aussi qu’il est nécessaire de militer à l’échelle mondiale en matière de féminisme et d’égalité des droits. Ce livre est un drapeau que je plante dans la misogynie globale ambiante. Le fait d’écrire en anglais ne m’empêche pas de faire des interventions en arabe… Sinon, il est prévu que cet essai, traduit entres autres en français, paraisse aussi dans des versions traduites en Turquie puis au Caire, à Beyrouth, Masquât, Manama et Jérusalem. 

Vous militez depuis des années dans des groupes féministes et des associations musulmanes pour la justice et l’égalité. Pourquoi n’avoir décidé de vous exprimer par l’écriture que maintenant ?

Parce que nous avons entamé une révolution politique en réalisant que l’état opprime tout le monde. L’état, la rue et le foyer sont une triade indissociable. Des questions difficiles ont pu être posées durant cette révolution et des réalités longtemps tues ont pu être mises au grand jour : l’Égypte pratique les tests de virginité, la violence domestique, les mutilations génitales et le harcèlement sexuel. Il m’a fallu écrire pour protester et briser les barrières de la peur et du silence, notamment au sujet du féminisme, du voile, de l’hymen.

Le contexte de la révolution en Égypte et les violences que vous avez subies ont-ils influencé votre choix du genre, à savoir l’essai autobiographique ?

Il m’était essentiel dans ce contexte d’encourager les femmes partout dans le monde de regarder autour d’elles et de briser les barrières du silence et de la peur. Il me revenait de commencer par parler de moi-même, de ce que j’ai vécu, avant de leur demander de parler d’elles-mêmes et d’agir pour le changement. Parler de moi-même représente un acte de révolution et de résistance.

Vous insistez sur l’importance de la prise de parole et de l’appropriation de l’espace public pour s’approprier son être propre…

La conquête de l’espace public est une étape essentielle de l’appropriation du « Je » même si le passage du public au privé n’est pas évident. L’histoire personnelle de chacun/e compte et il importe de s’exprimer et non seulement d’agir. Le travail en groupe via une organisation proposant des groupes de paroles ou des activités artistiques, peut avoir un impact utile. Sur un autre plan, les réseaux sociaux établissent des passerelles efficaces entre le public et le privé et peuvent parfois soutenir le lien entre virtuel et réalité : les femmes saoudiennes communiquant avec les hommes via internet d’égale à égal, en donnent un exemple. Les activistes et les anarchistes œuvrant sur le terrain peuvent contribuer à changer petit à petit les choses. 

L’espoir repose donc sur des micro-révolutions opérant dans la durée ?

Combien de temps cela prendra-t-il pour changer les choses ? Je l’ignore. Je suis une grande fan de la désobéissance civile, des petits groupes brisant les tabous et osant imaginer l’inimaginable. Plusieurs passages de mon livre évoquent des lieux underground de nombre de capitales, dont Beyrouth, dans lesquels de mini-révolutions s’accomplissent quotidiennement. La majorité est paresseuse. Ce sont les minorités qui créent les révolutions et soutiennent l’audace d’assumer des choix radicaux. Cela me convient d’appartenir à une minorité.






 
 
© Dirk Eusterbrock
« Ce livre est un drapeau que je plante dans la misogynie globale ambiante. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Foulards et hymens : Pourquoi le Moyen-Orient doit faire sa révolution sexuelle de Mona Eltahawy, traduit de l’américain par Carla Lavaste et Alison Jacquet-Robert, Belfond, 2015, 271 p.
 
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