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Portrait
Louis Chédid, l’Oriental littéraire
Fils de la grande Andrée, auteur-compositeur-interprète majeur de la chanson française, citoyen engagé, l’artiste publie un premier recueil de nouvelles qui pourrait annoncer d’autres livres.

Par Jean-Claude Perrier
2016 - 02


La littérature, Louis Chédid est tombé dedans dès sa naissance, à Ismaïlia, en Égypte, le 1er janvier 1948. « Ma famille, raconte-t-il, ce sont des maronites qui ont fui leur Liban natal au milieu du XIXe siècle, en raison de persécutions. Déjà. Dans notre légende, il y a un arrière-arrière-arrière grand-père parti pour l’Égypte avec sa mère, et un âne ! Il se serait rué vers “l’or” local : la cueillette du coton. » Plusieurs générations après, les Chédid sont devenus une grande famille d’intellectuels : Andrée, la mère, est un écrivain dont l’œuvre sera saluée dans le monde entier ; le père, Louis Selim, un chercheur de renommée internationale, qui travaillera pour le CNRS et l’Institut Pasteur. Un homme discret qui a confié à son fils : « Si j’avais pu changer de vie, j’aurais été artiste. »

« Fascinés par la France », les Chédid s’installent définitivement à Paris, à l’été 1948, comme bien d’autres de leurs compatriotes. « Les Libanais s’expatrient facilement, commente Louis, et se sentent bien là où ils vivent. » Bien qu’il ait quitté l’Égypte tout petit, lui ne s’est « jamais détaché d’une part orientale extrêmement forte, tant au physique qu’au mental. Je suis quelqu’un d’un peu fataliste, qui ne fait pas de plans à long terme, notamment de carrière ! » « Ma mère aussi était très attachée à l’Orient, au Liban, poursuit Louis Chédid. Elle l’a beaucoup célébré dans ses œuvres. Quant à la nationalité, je suis binational, naturalisé français en 1962-1963. »

Une intégration passée par l’école, catholique en l’occurrence, religion « compatible avec le christianisme maronite ». Le jeune Louis se fait même la voix au sein des Petits Chanteurs à la croix de bois ! Mais il ne poussera guère plus loin ses études. Après un baccalauréat péniblement obtenu, il se dirige vers le cinéma, l’une de ses grandes passions, la première. Il se lancera ensuite dans la chanson, à partir du début des années 70, avec un premier album, Balbutiements (1973), passé plutôt inaperçu. Le succès viendra quelques années plus tard, à sa façon : tranquille. En dépit de cette étiquette de « dilettante » que lui collent souvent les médias et qu’il récuse avec humour : « Je suis un amateur, et un gros bosseur. C’est fou, tout ce que je fais ! », il publie plus de vingt albums, compose des musiques de films, des comédies musicales… 

Les chansons de Louis Chédid sont conçues comme de petites histoires, proches du court-métrage ou de la nouvelle, pas toujours gaies, parfois en référence à l’actualité, traitée de façon engagée, mais avec sensibilité et sans grandiloquence. On se souvient ainsi de « Anne, ma sœur Anne » qui, dès 1985, dénonçait « la nazi-nostalgie » qui « ressort de sa tanière », « croix gammée, botte à clous, toute la panoplie ». « Elle a pignon sur rue, des adeptes, un parti », « c’est comme un cauchemar », concluait l’auteur, prophétique. Trente ans plus tard, le cauchemar continue. « Dans mes textes, il y a toujours de l’humour, commente-t-il, mais l’environnement est de plus en plus sombre. » 

Chez les Chédid, cette famille « qui étonne tout le monde », qui est « un cadeau de la vie », tout le monde est artiste, depuis trois générations, et on travaille « en tribu ». Ainsi Andrée avait-elle écrit pour son petit-fils Mathieu, alias M, l’un des quatre enfants de Louis, un très beau texte, Je dis aime. Ainsi Mathieu écrivit-il un fort beau texte, Comme un seul homme, en réaction aux attentats contre Charlie Hebdo, pour célébrer l’union du peuple de France et de ses amis face à la barbarie. Ainsi la famille Chédid – Louis, Mathieu, Joseph, Anna et Émilie à la vidéo – vient-elle de monter sur scène ensemble pour interpréter les chansons des uns et des autres, à Paris et en tournée, et d’en faire un disque, intitulé juste Chédid.

Et justement, c’est durant cette tournée, y compris « dans le bus », que Louis Chédid a commencé d’écrire les nouvelles qui composent Des Vies et des poussières, son premier recueil. Auparavant, il avait juste publié, en 1992, un joli roman, 40 Berges blues (paru chez Flammarion), plutôt autobiographique. Un exercice qu’il dit avoir « adoré ». « L’écriture, c’est la liberté totale. Tu peux écrire partout. Et, contrairement à la chanson, tu es tout seul face à ton travail. Et puis, j’adore raconter des histoires ! » Les seize nouvelles du livre (quinze brèves, une longue, « Mensonges et vérité », une « novela »), partent, selon leur auteur « d’une idée simple, d’un personnage du quotidien. Puis tout dérape, tout bascule. Et il faut conclure en trois lignes ». Elles sont volontiers grinçantes, parfois morbides, frôlant le fantastique. Ainsi, le héros de « Champagne ! », Antoine, est mort sans s’en rendre compte ; Léon, le « jusqu’au-boutiste », est tellement acouphobe qu’il s’automutile atrocement pour échapper à tout bruit. Il y a aussi Bertrand, martyrisé par son père durant toute son enfance et qui ne peut pas parvenir à croire, vingt ans plus tard, qu’il soit toujours un monstre. Côté satire politique, on aime beaucoup ce « Moi, président de la République », où un locataire de l’Élysée se rêve en dictateur absolu menant tout le pays à la schlague…

Tout cela fort bien écrit, sans gras aucun (« J’ai beaucoup élagué », reconnaît le nouvelliste), compose une espèce de comédie humaine, à la fois réelle et fantaisiste. « Une nouvelle, c’est un véritable exercice de style, conclut Louis Chédid. Je me suis amusé comme un fou à les écrire. Je n’ai qu’une envie, continuer. »


 
 
© Jean-Baptiste-Millot
 
BIBLIOGRAPHIE
Des Vies et des poussières de Louis Chédid, Calmann-Lévy, 2016, 230 p.
 
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