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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Portrait
Talal Haydar ou « la déflagration surréaliste du chant bédouin »


Par Jabbour Douaihy
2017 - 10
La poésie du parler libanais a toujours fleuri la culture du village et de la montagne. Il y eut d’abord le zajal, sport d’échange et d’émulation verbale depuis Ibn el Kilaʿi et son ode au Mont-Liban datant de la fin du XVe siècle (et certains le font même remonter à Saint Ephrem le Syriaque) jusqu’aux ténors des grandes joutes qui ont régalé les amateurs et semblent aujourd’hui s’essouffler avec la domination de l’écrit.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, ce fut l’âge d’or du poème libanais en langue parlée avec Michel Trad, Said Akl, les frères Rahbani ou Joseph Harb qui participèrent à la gloire de la chanson libanaise avec Wadih el-Safi et surtout l’inimitable voix de Feyrouz et les opérettes gravées dans toutes les mémoires. Une poésie raffinée qui élargit le champ du lyrisme, explorant surtout les thèmes de l’amour pudique et de la nature enchantée et adaptant le parler aux formes modernes du poème avec une rythmique modulable et des rimes en pente douce. 

Et puis Talal Haydar vint et ce fut, selon l’heureuse formule d’un ami critique, la « déflagration surréaliste du chant bédouin ». Cet homme de plaine, est né à Baalbek, dans cette Békaa qui l’habitera toujours et où il voit des cavaliers galopant vers nulle part et des femmes fatales lisant dans le marc de café ou faisant tinter leurs khelkhals ou bracelets du pied. Il poursuit avec des accents qui rappellent la poésie de Georges Schéhadé sa quête de la bien-aimée entre l’eau et les songes d’été peuplés d’oiseaux, à écouter le retour des saisons entre sommeil et mort ou à épier l’arc-en-ciel et l’envol des colombes.

Le nomadisme familier avoisine avec les ruines si visibles d’un panthéon romain. Haydar a fait des études de philosophie à Beyrouth puis à Paris, il revendique un parcours différent : « Je ne suis pas venu du zajal villageois mais de la poésie mondiale », dit celui qui confie avoir subi l’influence du Français Saint-John Perse et de l’Espagnol Juan Ramón Jiménez. 

Retombant dans sa terre natale, il se convertit à l’hédonisme et joue les troubadours aux pieds du temple de Bacchus ou dans les cafés de la capitale libanaise, n’hésitant pas parfois à dédier ses poèmes à l’éloge de personnalités politiques connues comme Kamal Joumblatt ou Rafic Hariri. C’est que notre poète qui a réussi à investir la langue parlée d’une sensibilité complexe, cultive tout autant une limpidité et une aisance qui se goûtent encore mieux à la récitation, surtout celle du poète lui-même. On écoute Talal Haydar déclamer ses petites stances dans le bonheur où on le déclame soi-même.

Renouant avec la tradition arabe du poète souʻlouq vivant en marge de sa communauté, Talal Haydar s’inscrit dans une géographie bien plus ouverte que le Mont-Liban coquet et paisible de ses prédécesseurs poètes. Pourtant la ville est toujours absente avec son vocabulaire et l’escapade se fait plutôt du côté de l’hinterland syrien avec les tatoueurs de Dummar, les bergers de Hama et un vent violent qui renverse le cavalier. Il ira jusqu’à Istanbul ou même hantera les bords du Nil ou le mènent ses amours. 

Talal Haydar est avare en publications. Au total, trois ou quatre petits recueils, Le Marchand du temps (Bayyaʻ el-zaman) et une vingtaine d’années plus tard Il est temps (Ân al-awan) et bien plus tard encore et dans la même obsession, Sirr al-zaman (Le Secret du temps). Il se défend pourtant d’être paresseux affirmant que c’est lui qui écrit la poésie et non l’inverse. L’art refait le monde en qualité et non en quantité. Il ajoute : « Je ne m’assieds pas derrière une table pour écrire, la poésie c’est notre âme sur le papier. Le poème surgit quand je “m’illumine” et que j’atteins mon équilibre spirituel. »

Pour Haydar, l’acte poétique est la seule liberté dans un monde qui a vu tant d’idéaux détruits, pour se définir lui-même enfin comme un « misérable joyeux ».

 

 
 
Si j'avais un coursier
Je resterais en haut
Mais tu n'as qu'à m'appeler
Pour descendre à mon ombre
Ô fille du berger
Cette mort me fait face
Fermez avec moi les portes
Le vent du nord arrive
Certains disent il a été tué
D'autres il est mort
D'autres il a ouvert les ténèbres de son ombre
Et s'y est glissé

Ils sont seuls à rester comme les fleurs du sureau
Seuls à cueillir les feuilles du temps 
Ils ont clos la forêt
Continuent comme la pluie à frapper à ma porte
Ô temps Herbe vagabonde sur les murs
Tu illumines et la nuit à ma lettre répond
Le colombier est haut et fortifié
les colombes se sont échappées
et solitaire solitaire suis demeuré

Je t'ai comparée à cette plaine
À ces alvéoles de miel lentement façonnées par les abeilles
À toi même
À l'âge qui te suit ramassant ton ombre
Ton visage est comme le temps quand il est beau
Vertigineux sans être ivre
Comme la pluie
Tombant sur juin
Je t'ai comparée à l'arc-en-ciel
Venant sur le Liban
Ton visage et le Nil déborde
Sur l'Égypte inondée

Traduit de l’arabe par Farès Sassine 

 
 
D.R.
 
2017-10 / NUMÉRO 136