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Portrait
La battante Scholastique Mukasonga
Scholastique Mukasonga, prix Renaudot 2012, revient encore et toujours à son histoire douloureuse, dans un récit sensible, pittoresque, et même parfois drôle.

Par Jean-Claude Perrier
2018 - 11
Scholastique Mukasonga est née au Rwanda, en 1956, dans une modeste famille de la province, plutôt fertile, de Gikongoro. Mais, dès 1960, parce qu’ils étaient tutsis, ils ont été déportés, par les hutus au pouvoir, dans la région, pauvre, presque insalubre, du Bugeseru, dans les collines de Nyamata. C’est là qu’elle est revenue, bien plus tard, notamment en 2014, en pèlerinage, pour assister à des commémorations officielles et témoigner devant les élèves de l’école où elle avait elle-même étudié.

Vingt ans après que sa famille – trente-sept personnes en tout dont sa mère, Stefania, son frère aîné Antoine et les siens – a été massacrée à Gitagata. « Pour eux, pas de tombes », écrit-elle à la fin de son livre. Leurs restes ont été transportés dans l’église du village, transformée en mémorial. Elle n’a pas osé se rendre jusque dans les catacombes, préférant rechercher la trace de la petite échoppe que son père, Cosmas, qu’elle compare à Gandhi, tant pour l’allure que pour la haute tenue morale, possédait au marché du village. Il n’en reste rien, qu’un avocatier où elle se souvient avoir joué, petite fille. Sinon, elle a du mal à se reconnaître dans le Rwanda d’aujourd’hui, qui voudrait tant ressembler à « un petit Singapour », où les femmes tiennent le haut du pavé, et les jeunes ne pensent qu’à faire des études, réussir économiquement. « Ça, c’est le nouveau Rwanda, mama ! », lui explique en riant son guide, le gentil Faustin. « A-t-on déjà oublié le génocide ? », se demande l’écrivain rescapé. « Et est-on déjà au-delà de la réconciliation ? » Tous les pays qui ont été ravagés par la guerre civile, comme le Cambodge, ou bien sûr le Liban, peuvent se poser la question.

C’est grâce à son père, qui l’a poussée énergiquement à faire des études, que Scholastique Mukasonga est encore en vie aujourd’hui. Plutôt douée, très tôt elle s’est orientée vers un diplôme d’assistante sociale, afin de travailler auprès des paysannes, misérables, de Nyamata. Ça n’a pas été sans mal, les autorités lui mettant des bâtons dans les roues, et son caractère bien trempé se rebellant face aux religieux qui tenaient l’enseignement. Elle leur reproche encore leur hypocrisie, leur autoritarisme. Enfin, elle est admise dans son école d’assistantes sociales. Mais elle ne pourra y étudier qu’un an et demi. En 1973, à cause d’un pogrom visant les tutsis, déjà, elle est chassée, et doit s’enfuir, se réfugiant à Bujumbura, capitale du Burundi voisin. Elle y restera jusqu’en 1986, exilée obtenant enfin son précieux diplôme d’assistante sociale, puis travaillant pour l'Unicef, ou la Banque mondiale. 
Dernière étape de ses errances, Scholastique arrive en France en 1992. Au terme d’une lutte épique, elle est admise à préparer son examen d’entrée dans un institut de formation professionnelle, le réussit, et peut redevenir apprentie assistante sociale, à 40 ans. 

Plus tard, elle racontera tout ça dans ses livres, depuis Inyenzi ou les cafards (Gallimard, 2006), « c’est par ce nom que les hutus désignaient les tutsis », souvent terribles, mais jamais larmoyants. Romans et nouvelles se succèdent, jusqu’à Notre-Dame du Nil (Gallimard, 2012), qui lui apporte la consécration en décrochant le prestigieux prix Renaudot.

Scholastique Mukasonga n’a pas changé pour autant, toujours fidèle à elle-même, à ses fondamentaux, à ses valeurs humanistes. Si aujourd’hui dans Un si beau diplôme !, elle se raconte à nouveau, c’est d’une façon plus directe, souvent pittoresque, parfois drôle. En écrivain, avant toute chose.


BIBLIOGRAPHIE
Un si beau diplôme ! de Scholastique Mukasonga, Gallimard, 2018, 184 p.

Scholastique Mukasonga au Salon :
Grand entretien avec Georgia Makhlouf, le 4 novembre à 17h30 (Agora)/ Signature à 18h30 (Antoine).
 
 
D.R.
 
2018-11 / NUMÉRO 149