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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Exercice de style pour un père défunt


Par Edgar DAVIDIAN
2010 - 04
Elle en est à son troisième roman. Comme les deux autres, roman délicat aux tonalités à la fois lyriques et feutrées, aux phrases courtes, aux mots soigneusement choisis, à la douceur caressante et aux violences contenues. Récit simple, pudique, crayeux mais vibrant d’émotions ainsi que d’une vie secrète et poétique.

Yasmine Ghata, après son premier ouvrage bien remarqué La nuit des calligraphes (prix de la Découverte Prince Pierre de Monaco, prix Cavour-Italie et prix Kadmos-Liban), son second ouvrage Le târ de mon père, non moins bien salué par la presse et le public, renouvelle aujourd’hui son aventure et sa vocation littéraire avec Muettes.

Comment faire le deuil d’un père aimé à côté d’une mère elle-même écrivain et romancière, par conséquent taquinant muses et vocables, confondant rêve et réalité et se jouant de l’imaginaire et de l’imagination ? Yasmine Ghata, fille de Vénus Khoury Ghata et nièce de May Menassa, a de la graine des femmes de lettres libanaises qui ont pour passion la fièvre des mots et le don de raconter des histoires… Une sorte de famille Brontë exaltée du pays du Cèdre où les femmes sont en passe de céder le flambeau à une nouvelle génération d’écrivaines qui parlent encore du romarin, des côtes de Beyrouth (qualifiées ici « d’une déchetterie à portée de main » !), des chiffres qui « servent au Liban à indiquer le nombre d’enfants, de fruits cuits au soleil ou de mariages célébrés dans la même journée » (trop réducteur tout cela !), mais aussi, en un survol ultrarapide, des minarets d’Istanbul, de la grandeur de Topkapi…

Une mère et sa fille se côtoient dans ces pages à l’écriture à la fois lisse, tendue, poétique et parfois nimbée d’un certain humour. Des lignes qui ramènent l’auteure à la prime enfance où rien n’est encore clair et où tout se dessine dans la mémoire et la personnalité d’une fille de six ans confrontée brusquement à l’irrévocable absence…

Une enfant de six ans est ébranlée par la disparition de son père qu’elle tente de retrouver parmi les objets anodins et anonymes de la maison, à travers des bribes de souvenirs et encore plus dans la chaleur d’une mère à laquelle elle s’accroche désespérément.

Rapport mère-fille certes tendre, mais non sans une certaine agressivité inconsciente où chacun des deux êtres tente, en douceur ou en tranchantes décisions de scalpel, de se libérer de l’empreinte des morts…

Elles dorment côte à côte, comme pour conjurer cette souffrance qui les habite, se livrent en automates ou vivantes dotées de liberté aux occupations habituelles et, communément mais différemment, tentent l’oubli salvateur… Mélancoliques et graves sont ces vacances en bord de mer où il y a, dans ces pages exaltant paradoxalement la vie, combinant plaisirs ou amertume du quotidien, joie et tourmente de l’écriture, délices de faire le marché ou la cuisine en saupoudrant épices et aromates, comme un parfum de Colette et de Sido découvrant constamment le miracle du bonheur et de la lumière…

Si Yasmine Ghata brosse un portrait à peine perceptible de son père, de ses histoires de chasse en Afrique, de son amour pour la musique (Don Giovanni de Mozart, pipe en main !), du désir de l’homme envers sa conjointe, elle ne tarit pas par contre d’évoquer, presque dans le menu détail, la douleur de sa mère. Une mère qu’elle vénère, jalouse et dont elle voudrait la possession exclusive. Une mère se lovant dans le labyrinthe de ses égarements, de ses fuites, de ses stratagèmes, de ses subterfuges, de ses réceptions, de sa cuisine, de ses livres, pour une douleur inendiguable qui coule à flots entre poèmes et trames romanesques. Inspiration libératoire et thérapeutique où vivre et écrire fusionnent en un acte unique dont la dissociation est impensable.

Voilà un subtil exercice de style pour un père défunt. Une petite musique qui sort du cœur d’une enfant devenue femme de lettres et qui va droit au cœur du lecteur… Qui maîtrise quoi dans cet univers fou et délirant ?

Le dernier mot est bien entendu à Yasmine Ghata qui salue bien haut et fort les vertus de la littérature qui ont pouvoir absolu d’évocation et d’invocation. En substance, elle clôt son ode romanesque à son père en ces termes : « Et puis j’ai compris un jour que je n’avais plus à attendre, je disposais de mes propres ressources pour le faire revenir. L’imagination est contagieuse entre mère et fille, elle est notre oxygène, notre nourriture quotidienne, nos vêtements d’hiver et d’été. Elle est un geste, une forme. Elle est lui. »

 
 
© Christine Tamalet / Fayard 2009
 
BIBLIOGRAPHIE
Muettes de Yasmine Ghata, Fayard, 120 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166