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Abdo Wazen, l’intranquille croyant


Par Dominique Eddé
2016 - 07

Né en 1957, dans une banlieue nord de Beyrouth, Abdo Wazen a été élevé dans une famille chrétienne, très tôt endeuillée par la disparition du père qui dirigeait une fabrique de tuiles et de briques. « Je n’ai jamais su comment mon père avait appris ce métier, écrit-il dans ce sobre et beau récit autobiographique, lui qui avait longtemps servi dans le régiment français des sapeurs-pompiers. De pompier qui lutte contre le feu et l’éteint, il était devenu potier qui allume le feu et le surveille. » L’image d’un feu sous surveillance s’applique aussi à la langue de Wazen qui n’est jamais incendiaire, jamais éteinte, avec cette qualité de lumière continue et sans accident que l’on trouve par exemple dans une nature morte de Morandi. Auteur d’une dizaine de recueils de poèmes, grand connaisseur de la littérature et de la philosophie arabes, amateur de Hallaj, Ibn Arabi et de l’Ancien testament, de Pessoa, Goethe et Cioran, Wazen est un écrivain singulier, tant du point de vue de son rapport à la langue qu’à Dieu, à la foi. Croyant angoissé, chrétien nourri de textes mystiques musulmans, agnostique plus prêt à croire qu’à le rester, il est de ces auteurs arabes chrétiens qui maintiennent en vie, envers et contre tout, une culture millénaire. Une culture où l’emprunt d’une religion à l’autre entretient l’interrogation, le mouvement de la pensée. Ce sans quoi la langue uniforme d’une religion étanche ne pourrait que tourner à l’étau. On ne dira jamais assez qu’en se privant des chrétiens, le Moyen-Orient arabe perdrait son jardin, déboiserait sa langue. Dans le sillage de Gibran Khalil Gibran, Amin al-Rihani, al-Yazigi, penseurs et traducteurs arabes chrétiens du siècle dernier, Abdo Wazen est un artisan qui travaille, dans la solitude, à l’entretien et à la durée de ce jardin. Il est de ceux qui prônent l’urgence d’une réforme de la langue arabe, d’un allègement de sa grammaire, de sa syntaxe. Il est aussi de ceux qui donnent l’exemple d’une langue qui, en se modernisant, ne perd pas ses nuances, mais au contraire, gagne en subtilité. À propos d’un roman sélectionné pour le prix Booker arabe, il confiait récemment, en tant que membre du Jury, qu’il avait fallu renoncer à ce choix pour la raison que l’ouvrage ne comptait pas moins de 175 fautes de grammaire. Et ce cas, précise-t-il, n’avait rien d’unique. C’est dire si la langue arabe, drapée dans sa beauté et sa poussière, mérite, au même titre que les peuples, qu’on lui redonne du champ, du temps, de l’élan ; qu’on la laisse vivre.

Le récit de Wazen commence au réveil d’une opération à cœur ouvert. Le chemin est d’abord tout simple, tout plat, ordinaire. On s’interroge : où va-t-il, sinon en terrain connu, à ce rythme-là ? Puis s’installe une épaisseur aux raisons indicibles. Là où le narcissisme aurait pu, selon toute logique, engluer l’écriture, souffle un petit vent contraire ; un vent d’incertitude qui va et vient d’une hypothèse à l’autre, les soulève, une à une, les repose, sans affirmer, sans s’arrêter. La dépression, l’insomnie, la pensée du suicide traitent au cœur du livre, d’un sombre passé récent, adossé au souvenir de la guerre. En résulte le charme troublant d’une menace d’extinction constamment rattrapée par la foi. Par le signe de la croix. Wazen crée la surprise avec presque rien, comme dans ces tissages aux motifs réguliers où advient soudain la poésie, grâce à un changement de fil, de couleur. 

Quand le fils de la voisine est mort noyé, il fut interdit aux enfants de nager. « Nous avions toutefois pallié ce manque en nous baignant dans l’eau des bassins qui servait à arroser les jardins et les près. Ces bassins étaient notre mer à nous. C’était certes une mer dépourvue de sa couleur bleue, mais elle avait l’avantage d’être entourée de verdure, d’arbres et de plantes. » « Un spectacle à admirer de loin. » Telle est la mer de Wazen. « C’est ainsi que je l’ai aimée et c’est ainsi que je l’aime encore », confie-t-il. « Je me suis contenté, ma vie durant, de marcher dans l’eau jusqu’à la poitrine. » Si son écriture tient si bien la route, c’est qu’elle ne triche pas, ne se trompe pas de chemin. L’inquiétude que lui inspire, enfant, l’analphabétisme de sa mère, la peur de la voir se perdre dans la ville, l’ont aussitôt placé dans une position de guide qui restera la sienne : lire pour deux, découvrir et montrer le chemin en même temps. Responsable depuis plus de quinze ans, des pages culturelles du quotidien al-Hayat, Wazen est un écrivain du peut-être, qui doit une bonne part de son autorité à la rigueur de son scepticisme.

Pour qui a vécu quinze ans de guerre au Liban, puis la désintégration méthodique de la région et, avec elle, l’effondrement de tout ce qui animait les récits du nationalisme arabe, son choix d’écriture – fondé sur l’économie d’adjectifs, d’artifices, de parenthèses – n’allait pas de soi. En résulte des gris de toutes les couleurs sur les longueurs de la mort, un constant fond de mélancolie remué par la chance d’être encore en vie.

L’auteur de ce livre tire le flou au clair comme son père tirait la terre du feu. Avec cette même délicatesse qui assure la juste mesure ou le lien entre calme et tremblement. En un mot, il est pleinement son nom – Wazen – celui qui compte, celui qui a du poids.


 
 
D.R.
« Je me suis contenté, ma vie durant, de marcher dans l’eau jusqu’à la poitrine. »
 
BIBLIOGRAPHIE
À cœur ouvert de Abdo Wazen, traduit de l’arabe (Liban) par Madona Ayoub, L’Orient des livres/Actes Sud, 2016, 205 p.
 
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