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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Chroniques
Du « soleil » de 68 à l’éclipse de la gauche


Par Georgia Makhlouf
2018 - 05

«Les projets portés par l’après-68 se sont-ils évanouis ? Et par qui réellement ces idées étaient-elles véhiculées ? » L’ouvrage de Benjamin Stora est né d’une interrogation sur ses engagements à gauche et du constat de « la disparition d’un monde » ; il se veut une réflexion sur cet effondrement à partir de sa propre expérience.

Partant de l’actuelle déroute de la gauche française, « prise en étau sur le plan idéologique entre un libéralisme débridé et un républicanisme outrancier », il rappelle que l’offensive idéologique contre les engagements de l’après-68 a commencé depuis bien longtemps, reprochant à la philosophie soixante-huitarde d’avoir « dénoué les liens sociaux, démobilisé les forces collectives, fait triompher le relativisme moral aux dépens des principes éthiques des Lumières ». Pour Stora, ces dévalorisations sont dues à des trous de mémoire, à l’absence de transmissions mémorielles, mais également à l’engouement de milliers de militants de gauche pour des pratiques politiques autoritaires et à la séduction qu’exerce sur eux la violence extrême, qu’ils envisagent comme possible.

Soulignant avec une grande honnêteté que, dans son parcours personnel de fils d’exilé venant d’Algérie et vivant très modestement dans la banlieue parisienne, à Sartrouville, l’engagement militant était « un vecteur de socialisation et d’intégration », « une sortie du ghetto », il rappelle son adhésion pendant quinze ans à une organisation trotskiste, l’OCI (Organisation communiste internationaliste, à laquelle appartenait aussi un certain Lionel Jospin), animé par la volonté de détruire plus que de construire : il fallait, rappelons-nous, « faire table rase du passé ». Mai 68 offrait ainsi la possibilité d’entrer de plain-pied dans la société française et en même temps de critiquer la France : de s’inscrire simultanément dans deux logiques, celles de l’intégration et de la contestation.

Cette réflexion sur la valeur intégratrice, pour beaucoup d’étrangers, de l’action politique est sans doute l’une des choses qui font l’originalité de cet ouvrage. Stora rappelle qu’elle est longue, la liste de ces militants, immigrés ou fils d’immigrés, qui se sont insérés en France par le détour de l’engagement politique et syndical, notamment par leur adhésion au parti communiste et dans les organisations trotskistes ou anarchistes, leur engagement les aidant à sortir de leur isolement et à refuser le repli communautaire. Néanmoins, il reste à comprendre pourquoi subsiste « ce blocage sur les immigrations postcoloniales toujours considérées comme inassimilables ».

L’invention de nouvelles réponses à l’actuelle crise de civilisation reste à l’ordre du jour. Et on peut espérer, conclut Stora, que de nouvelles générations, qui veulent « dégager » la vieille classe politique, surgiront pour « changer la vie ». Son témoignage, qui mêle une documentation précise à des passages très personnels et souvent poignants, pose avec une grande lucidité les bonnes questions.

 
 BIBLIOGRAPHIE 
 
68, et après : les héritages égarés de Benjamin Stora, Stock, 2018, 172 p. 
 
 
D.R.
 
2018-09 / NUMÉRO 147