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2018-06 / NUMÉRO 144   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Chroniques
Jadd Hilal : émigrer n’est pas partir


Par Fifi Abou Dib
2018 - 06


Libano-Palestinien d’origine, Jadd Hilal a vécu à Genève, suivi des études de littérature anglophone en France, transité par l’Écosse avant de revenir s’installer à Lyon où il est professeur de lettres, chercheur et chroniqueur pour Radio Nova. La petite trentaine, il a déjà dans les veines tous les ingrédients du nomadisme, cette manière d’être qui sauve de la douleur du détachement, préserve la vivacité des souvenirs et donne « des ailes au loin », titre de son premier roman. L’exil appelle-t-il l’exil ? Est-on condamné à l’errance, une fois déraciné ? 

« Moi, je suis partie, mais je suis restée » : c’est cette petite phrase prononcée par sa grand-mère qui déclenche chez l’auteur ce besoin d’en savoir plus sur le vécu de quatre générations de femmes, sa grand-mère, mais aussi sa mère, sa sœur, sa nièce qui, au fond d’elles-mêmes, « vivent le même exil ». Jadd Hilal décide dès lors de recueillir leurs témoignages durant plusieurs mois et relève une constante : toutes parlent « d’un moment en particulier » : celui qui précède immédiatement le départ en exil et sur lequel toutes ont le même regard et la même nostalgie. Ce moment qui habite chacune d’elles est une étincelle qui leur permet justement de poursuivre leur vie loin de leur lieu d’origine tout en gardant intact ce qui en elles aurait pu être détruit par le déchirement des départs : leur humour, leur insouciance, leur légèreté, leur liberté « d’avant ». 

Ces confidences sont évidemment la matière vive de ce roman où les récits à la première personne se succèdent, celui de Naïma la grand-mère, d’abord, puis d’Ema, la mère, de Dara, la petite-fille et de Lila, l’arrière petite-fille. Toutes subissent à des degrés divers, dans la société patriarcale dont elles sont issues, l’autorité, l’amertume, la versatilité et les incohérences des hommes. Haïfa, fin des années 1930, la Haganah ouvre en Palestine l’ère du harcèlement des Arabes par les juifs. En 1947, la fillette n’a que 12 ans mais elle est quand même mariée à Jahid qui en a 21. Il est conducteur de bus, cela ne s’invente pas. C’est lui qui, en 1947, alors que les bombardements aériens s’intensifient, entasse son petit monde dans son véhicule pour prendre le chemin du Liban. Le couple s’installe dans un premier temps dans un campement à la Bekaa. Naïma et Jahid auront sept enfants dont Ema, l’aînée. À la veille de la guerre civile libanaise, Ema fait ses études universitaires à Beyrouth. Elle tombe amoureuse de Zahi, un druze, se marie civilement à Chypre, tombe enceinte et met une croix sur sa jeunesse, mais gagne son autonomie en travaillant dans un organisme international. C’est ce qui conduit la famille, chassée de Beyrouth par les bombardements de 1983, vers Genève, troisième étape de cette migration si l’on exclut Bagdad où Zahi, employé à l’Escwa, est affecté de son côté. Ema a deux enfants, Dara et Majid. Dara épouse un Libanais et prend racine, en quelque sorte, à Arsoun, dans la montagne libanaise, mais à son tour, lors de la guerre israélienne de 2006, emporte ses enfants Lila et Riad en France, à Ferney-Voltaire. 

Des échos venus du début du siècle se répètent au fil du récit. Ils rappellent cette terrible histoire que les mères racontent aux filles pour les sortir de l’enfance. Ils rappellent que certains prénoms sont de puissantes capsules de mémoire. Ils jouent, dans le cœur de ces femmes, une même musique de fond qui est leur identité commune. Un très beau récit, quasi initiatique, où l’auteur dévide sobrement, avec une poésie contenue, une histoire familiale dans laquelle l’émigration joue un rôle aussi perturbateur que salutaire, montrant aux femmes le chemin de la liberté jusqu’à ce qu’elles trouvent le courage de le prendre.


 
 BIBLIOGRAPHIE 
 
Des ailes au loin de Jadd Hilal, Elyzad, 2018, 168 p.
 
 
 
D.R.
 
2018-06 / NUMÉRO 144