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Contes de femmes entre elles
Racontés par des femmes à d’autres femmes, trentes contes issus de la tradition orale ont été récoltés aux quatres coins du Liban par Najla Jraissaty Khoury. Elle nous explique ici la généalogie de son ouvrage et la singularité de ce corpus au caractère spécifiquement féminin.

Par Najla Jraissaty Khoury
2018 - 07
C’est durant les années de guerre que j’avais fondé, avec des amis, une troupe de théâtre itinérant que nous avions nommée Sandouq el-Ferjeh, (La Boîte à images), en hommage au théâtre populaire du même nom qui avait connu des heures glorieuses au Moyen-Orient avant l’apparition du cinéma. Acteurs et marionnettes, notre troupe s’est produite pendant vingt ans. Peu à peu, nous nous sommes adaptés à la situation de guerre en transformant nos contes en spectacles d’ombres. Nous avons ainsi pu jouer dans les régions où l’électricité était un luxe, dans les abris, les camps de réfugiés palestiniens, les villages isolés et, bien sûr, sur scène dans les villes.

Nos spectacles étaient essentiellement basés sur les contes de tradition orale. Je sillonnais le pays à leur recherche. Ce n’était pas chose facile. La narration était souvent confuse, la mémoire défaillante, les comptines incomplètes. Je devais stimuler le conteur ou la conteuse, susciter ses souvenirs d’enfance, amorcer une comptine, évoquer un nom. 

Souvent, je passais des heures à écouter la conteuse – car c’était le plus souvent une femme – raconter sa propre histoire, son vécu de la guerre, ses problèmes de santé, un souvenir ou même une recette de cuisine… jusqu'à ce que je puisse enfin m’aventurer à lui demander : qui te racontait des histoires quand tu étais enfant ? Quelle est celle   tu aimais par-dessus tout ? Je devais aussi me méfier des histoires lues ou vues à la télé et de celles qui étaient inventées. Avec l’expérience, je les repérais assez vite. Quand je trouvais enfin une « vraie » conteuse, je notais ou enregistrais le conte et me délectais à l’écouter avec ses digressions et ses inévitables commentaires.

Le plus souvent, je revenais l’écouter à nouveau. Peut-être m’autoriserait-elle cette fois à enregistrer sa voix, ou au moins à combler les vides entre des notes prises trop rapidement.

Si le conte pouvait convenir à notre prochain spectacle, j’allais à la recherche de ses différentes versions dans d’autres régions et auprès d’autres confessions. Mon but était de présenter un beau spectacle. J’écoutais donc attentivement toutes les versions d’un même conte. Les différences relevaient davantage de détails que de la structure même des contes. Il était intéressant d’écouter la même histoire racontée par une personne du littoral ou de la montagne, d’un milieu urbain ou rural. Les différences entre les versions recueillies auprès de conteurs libanais ou originaires des pays limitrophes, Syrie et Palestine, étaient, elles, plutôt marginales.

Lors d’une séance de collecte, je trouvais mon enregistrement confus et incompréhensible en raison des bruits de fond. Je dus revenir quelques semaines plus tard pour réécouter le conte raconté par la même conteuse. C’était le matin, en semaine. Les enfants étaient à l’école et il n’y avait que trois ou quatre femmes. Je me suis demandée si c’était bien le même conte. Les femmes ont eu un sourire complice quand, au fil du récit, la jarre a brisé le bec verseur du cruchon ; elles ont même franchement ri quand je leur ai demandé pourquoi. Je devinais les symboles sexuels : une jarre (féminin) qui brise le bec du mâle cruchon. Et cette phrase incompréhensible, « le bain végétal qui rend la virginité aux femmes », dite trop rapidement pour être comprise la fois précédente, était cette fois-ci bien articulée et ponctuée de commentaires.
J’ai donc poursuivi ma collecte autrement. Je revenais fréquemment écouter une nouvelle fois un même conte, prétextant une défaillance de l’enregistrement ou une rupture de courant. Ces deuxièmes fois, il n’y avait pas d’enfants dans l’auditoire. J’observais attentivement les nuances dans le choix des mots, les commentaires et l’attitude de la conteuse. C’était une révélation: certains contes sont racontés par des femmes pour des femmes uniquement. Dans ces contes, la femme a le beau rôle au détriment de l’homme, notamment du mari. Était-ce une revanche de la vie ? Dans une société où le mâle prédomine, la femme use de mille et une ruses pour s’affirmer.
Lorsque j’ai recueilli ces contes, à partir de 1978, la moyenne d’âge des conteurs était de 60 ans. Ils avaient pour consigne de raconter l’histoire telle qu’ils l’avaient entendue enfants. Ce sont donc des contes qui nous parlent de la société levantine d’il y a plus d’un siècle. Jusqu’au milieu du XXe siècle, la structure sociale du Levant, ou Bilad el-Sham (Liban, Syrie et Palestine) privilégiait les hommes. Les femmes étaient confinées au foyer. Les hommes allaient au café écouter le hakawati conter ses épopées devant un auditoire strictement masculin. Une fois le ménage terminé et les enfants couchés, les femmes se retrouvaient entre elles, sans télévision, et se racontaient des histoires, histoires où les hommes sont dépendants des femmes, où elles sont plus intelligentes et plus futées qu’eux, où elles sont les véritables héroïnes, ne serait-ce que par leur patience face à l’oppression.

Ce schéma prédomine dans les contes qui se déroulent dans un milieu pauvre, alors que l’homme est un chef puissant lorsque le conte parle de rois et de riches marchands.

Sandouq el-Ferjeh a baissé le rideau au bout de vingt ans, mais la collecte des contes a continué, pour poursuivre ce travail de mémoire et pour le plaisir. Ces contes appartiennent au patrimoine de l’humanité. La notion du bien et du mal, par exemple, n’y est pas aussi catégorique que dans les contes occidentaux : les termes « fée » et « sorcière » n’ont pas d’équivalent en arabe ; on parlera plutôt d’un magicien (ou d’une magicienne), d’un être bon ou mauvais. Le plus souvent, il s’agira d’une vieille femme ou un vieil homme, d’une ogresse ou d’un ogre, qu’on appellera « mon oncle l’ogre » ou « ma mère l’ogresse » et que le héros pourra rendre bons par ses bonnes manières et ses agissements.

Ces contes ont leurs particularités culturelles et je ne me sentais pas le droit de les confiner dans mes tiroirs. Je me devais de les partager. J’ai choisi cent contes parmi les plus populaires et je les ai publiés en arabe en 2014, tels que recueillis de la bouche des conteurs, qui les ont relatés comme ils les avaient écoutés, enfants, contés par leur parents ou grands-parents.

Parmi ces cent contes publiés en arabe, Inea Bushnaq et moi en avons choisi trente pour ce recueil en anglais (traduction française en cours). J’espère que leur lecture vous apportera autant de plaisir que j’en ai eu en les écoutant.



BIBLIOGRAPHIE  
Pearls on a Branch: Oral Tales, contes recueillis par Najla Jraissaty Khoury, traduits de l’arabe par Inea Bhushnaq, Archipelago books, 2018, 270 p.
 
 
D.R.
 
2018-11 / NUMÉRO 149