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Secrets de femmes dans les replis des contes


Par Fifi Abou Dib
2019 - 12
«Il était une fois, ou peut-être pas. » Cette traduction audacieuse de la formule rituelle « Kan ya ma kan », par laquelle commencent les contes véhiculés de génération en génération par la tradition orale, prépare d’emblée à une double lecture. Cette invitation à chercher le faux dans le vrai et inversement, ou encore la double vérité ou le double mensonge qui s’annulent, est déjà un indice pour aider au décryptage du récit caché derrière le récit. Dès le préambule, Najla Jraissaty Khoury confie au lecteur la genèse de ce recueil, parti d’un projet de théâtre populaire itinérant, « Sandouq el-Ferjeh » (ou boîte à images) qui avait pour but d’apporter un peu de divertissement aux camps de réfugiés et villages isolés pendant les longues années de la guerre civile libanaise. « Nos spectacles étaient essentiellement basés sur les contes de la tradition orale. Je sillonnais le pays à leur recherche. Ce n’était pas chose facile. La narration était souvent confuse, la mémoire défaillante, les comptines incomplètes », souligne-t-elle. De fil en aiguille, l’auteure s’attèle à consigner ces contes qui ont souvent une base commune mais dont chaque région présente une variante. Par-dessus tout, elle constate que les femmes qui les récitent sont beaucoup plus à l’aise de le faire en l’absence d’un public non-initié, notamment d’enfants à qui l’on croit à tort qu’ils sont initialement destinés.

Car oui, en recueillant ces rhapsodies auprès de groupes de femmes des campagnes et des confins, Najla Jraissaty Khoury constate rires et chuchotements et ne tarde pas à comprendre que ces contes sont de véritables récits révolutionnaires contre le patriarcat qui confine les femmes dans un rôle secondaire et soumis, et leurs connotations sexuelles se font de plus en plus évidentes. « Jusqu’au milieu du XXe siècle, la structure sociale du Levant, ou Bilad ash-Sham (Liban, Syrie et Palestine) privilégiait les hommes. Les femmes étaient confinées au foyer. Les hommes allaient au café écouter le hakawati conter ses épopées devant un auditoire strictement masculin. Une fois le ménage terminé et les enfants couchés, les femmes se retrouvaient entre elles, sans télévision, et se racontaient des histoires, histoires où les hommes sont dépendants des femmes, où elles sont plus intelligentes et plus futées qu’eux, où elles sont les véritables héroïnes, ne serait-ce que par leur patience face à l’oppression », explique-t-elle. 

Mêlant le fantastique et le magique à des repères – personnages ou commerces – connus et contemporains du public, ce qui est et ce qui n’est pas se confondent, injectant la fiction de réalisme et enveloppant d’un halo irréel les repères familiers. À la manière des feuilletons, les contes, nous dit l’auteure, commencent par un « lit » : une histoire familière, toujours la même, d’un jeune marchand appâté par une vieille femme qui lui parle d’une jeune fille à la beauté incomparable. Il part à la conquête de cette dernière, prêt à subir toutes les épreuves mais, trop découragé, ne reconnaît pas la belle alors même que celle-ci lui demande de la laisser poser la tête sur ses genoux. Une bonne paire de claques le renvoie à sa banale routine de marchand. Quelle leçon ! Et la suite est de la même eau, castratrice envers tout prétendant qui ne saurait se mettre à la hauteur des attentes de la belle du conte, et cruelle envers ses « méchantes » rivales, fussent-elles ses sœurs.

Précieuse archive de la mémoire populaire, ce recueil offre une lecture aussi réjouissante que régressive. La restitution de ce texte en français, à quatre mains si l’on compte celles de la traductrice, est en soi un exploit. Georgia Makhlouf révèle en effet que c’est au prix de nombreuses discussions qu’ont fini par être conciliées la valeur patrimoniale et anthropologique des contes recherchés par l’auteure et « le plaisir de la langue, le jeu des sonorités, la fluidité du texte » recherchés par la traductrice.
 
 
 
 
Perles en branches de Najla Jraissaty Khoury, traduit de l’arabe par Georgia Makhlouf, Sindbad/Actes Sud, 2019, 256 p.

 

 
 
D.R.
Ces contes sont de véritables récits révolutionnaires contre le patriarcat.
 
2020-02 / NUMÉRO 164