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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Chroniques
Michel Le Bris : « Nous sommes plus grands que nous. »


Par Georgia Makhlouf
2020 - 02


C’est un passage par l’hôpital, suite à une intervention douloureuse et une impossibilité temporaire de lire, qui vont donner naissance au dernier livre de Michel Le Bris. Car arrive un moment où l’on prend conscience que le livre à venir est peut-être le dernier et que l’on a « des dettes à payer », une reconnaissance à exprimer à l’égard de ceux qui ont été des passeurs, et qui nous ont accompagnés vers notre vocation : celle d’écrivain prolixe et de lecteur compulsif et admiratif dans le cas présent. 

Alors Le Bris va se tourner, avec une émotion palpable, vers les moments déterminants d’une enfance « très pauvre, solitaire, mais qui ne fut pas malheureuse » illuminée par la générosité infinie de sa mère qui sacrifia sa vie, et « par le soutien d’un maître et la grâce des livres ». Le maître, monsieur Rospars, lui fit le plus beau des cadeaux lorsqu’un jour, il lui proposa, en guise de rédaction, de se conformer au sujet proposé ou bien, s’il en avait envie, de « raconter une autre histoire ». Invitation à écrire librement, et découverte précoce et fondamentale que les mots ont le pouvoir de créer des mondes. Ce premier cadeau sera vite suivi d’un deuxième : monsieur Rospars lui proposera de puiser dans sa bibliothèque au gré de ses curiosités, ce qui lui permettra de se plonger dans La Condition humaine à dix ans. L’étonnement scandalisé des autres professeurs ne changera rien à la détermination de monsieur Rospars qui continuera à encourager le jeune Michel dans son exploration de la littérature. Ainsi se dessina très tôt cet appel vers des livres qui « étaient plus que miens : ils étaient moi ». Ils permettaient d’apprivoiser le « cœur des ténèbres », les effrois et les fantasmes d’un jeune garçon solitaire. « Ces textes qui m’avaient bouleversé, avaient traversé les âges, vaincu les contextes éphémères de leur énonciation, me parlaient au présent. » Ils disaient qu’il existait en chacun un « royaume de lumière ». Ces textes étaient en mesure de « nous arracher à nos contextes » : de remplacer la modeste maison d’un village breton par les espaces infinis de l’aventure humaine en compagnie de Jack London, Zola, Hugo ou Paul Féval. 

Le Bris construit donc ici son autobiographie littéraire : il se raconte à travers ses lectures, les livres qui ont compté, l’ont ébloui, et lui ont donné envie non seulement d’écrire à son tour mais de s’engager corps et âme dans l’aventure du livre en créant par exemple le fameux festival Étonnants Voyageurs qui a eu le succès que l’on sait. Et en mettant en avant les littératures du monde dans leur diversité, avec un goût particulier pour les romans d’aventure, les récits de voyage, les explorations de contrées littéraires et géographiques nouvelles. Ses compagnons dans cette aventure sont présents dans l’ouvrage : Jean Rouaud avec qui il a cosigné quelques ouvrages, Yvon le Men qui, très tôt, a fait des rencontres poétiques du festival un succès jamais démenti, et quelques éditeurs qui ont publié ses livres et partagé ses passions.

Le livre s’achève sur l’urgence de gagner la bataille de la culture, ce qui est rien moins qu’évident. Car la crise de la démocratie et celle de la lecture sont une, démocratie et littérature ont un même enjeu. « Urgence de la littérature face aux monstres qui menacent. Pour nous rappeler, contre tous ceux qui, jour après jour, prétendent nous rapetisser, que nous sommes plus grands que nous. »
 
 
 
Pour l’amour des livres de Michel Le Bris, Grasset, 2019, 270 p.

 

 
 
 
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