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70, été érotique


Par Anthony KARAM
2012 - 04
Ce qu’il y a de plus terrible dans chaque révolution, écrivait l’auteur et activiste politique russe Alexandre Herzen, « c’est que le monde qui s’en va ne laisse pas derrière lui un héritier, mais une veuve enceinte. Entre la mort de l’un et la naissance de l’autre, beaucoup d’eau coulera sous les ponts, une longue nuit de chaos et de désolation passera. »

* * *

Keith Nearing, aspirant poète d’une vingtaine d’années, passe son été 1970 dans un château italien à flanc de montagne, surplombant un village de Campanie, dans un lieu où D.H. Lawrence et son épouse séjournèrent. Il y a là sa petite amie Lily, qui lui occupe l’esprit de moins en moins ; la jeune copine de celle-ci, Scheherazade, une grande blonde luxuriante en diable, en pleine éclosion et plutôt très exhibitionniste, dont le protagoniste s’entiche d’emblée de façon quasi obsessionnelle, et dont le copain retarde sans cesse son arrivée - ce qui ne fait qu’augmenter la frustration de tous ; Adriano, un comte italien omniprésent bien que presque nain ; une Gloria Beautyman callipyge, belle, un peu masculine et autoritaire, en plein désarroi charnel ; un vieux Whittaker et son jeune toyboy libyen (prénommé... Amen) ; des tentatrices, des bouffons romantiques, des exutoires corporels, ainsi qu’une série de personnages secondaires. Et, en toile de fond, les femmes du village, toutes de noir vêtues.

Cet été-là, d’apparence idyllique, fait d’excursions vers des villages de pêche, de sorties archéologiques et d’après-midis à la piscine, cet été-là sera en fait décisif, de tous les dangers, chaud, sans fin, écrasé par la lumière estivale et les ciels campaniens démesurés. Ce sera l’été du trauma sexuel fondateur de Keith et, accessoirement, de toute sa génération. Ses maladresses, ses déconvenues, le désastre de ses manœuvres rendent le personnage progressivement attachant. À l’âge où le corps advenu à l’adolescence est supposé entrer de la façon la plus substantielle en interaction avec celui des autres, Keith croit que le renversement sexuel en cours est là uniquement pour lui, pour son propre bénéfice. On pense ici, bien entendu, et c’est à peine voilé dans l’esprit d’Amis, au séminal Décaméron de Bocacce, à l’interlude de ses dix personnages dans une villa italienne, et leur exploration des nuances et des déceptions de l’amour, de ses grandeurs et de ses misères.

Dans cette comédie d’un été, qui est d’abord une comédie de mœurs, Martin Amis est à son sommet, et excelle par son humour grinçant, cruel, par la satire sociale et psychologisante qui renvoie aux grands romans de ses débuts : The Rachel Papers, paru en 1973 (Charles Highway y est également cet étudiant lettré de vingt ans intriguant pour séduire son inaccessible premier amour), et surtout Dead Babies (1975, où l’on retrouve l’humour noir, la promiscuité des corps et une unité de lieu qui finit par être oppressante, ici dans la campagne anglaise). S’il n’affiche pas l’ampleur romanesque de House of Meetings (voir L’Orient Littéraire de juin 2008), dont la description du coût mental de la survie dans les camps de travail staliniens hantait le lecteur durablement, ce douzième roman est tout de même d’une grande pertinence et, malgré sa légèreté apparente, de grande ambition - disons, pour prendre le meilleur de la production romanesque récente, dans la veine de la fresque générationnelle du Freedom de Jonathan Franzen.


* * *

Les vieilles valeurs sont abandonnées, les nouvelles ne sont découvertes que par tâtonnement, et c’est précisément ce qu’Amis donne à voir, mais de façon très drôle, souvent caustique, parfois hilarante, très loin en tous cas d’un quelconque pensum sur la mise à plat des mœurs sexuelles ou sur la libération des corps. Il faut dire cependant que la virtuosité stylistique de l’auteur anglais, faite souvent de répétitions et de jeux de mots, de dialogues truffés de sous-entendus, y atteint ici une sophistication que la traduction peine peut-être un peu à reproduire. 

Cette Veuve enceinte est narrée du point de vue rétrospectif de 2009, et ce que Keith, dans son éducation physique et sentimentale, découvre sans le savoir d’emblée en 1970, c’est ce qui n’allait pas forcément de soi alors : que le sexe existe (aussi) avant le mariage, que les femmes (aussi) ont des désirs. Mais Amis, dans son pessimisme fondamental, laisse également deviner que le tournant de cette époque, c’est l’apparence, la surface, c’est-à-dire la pornographie, qui commence à supplanter l’essence ; c’est le sexe qui se sépare de l’émotion, de l’amour, de la même manière qu’il y longtemps déjà, l’émotion s’était séparée de la pensée.


* * *

Les déceptions personnelles puis professionnelles du personnage d’Amis (il ne sera finalement pas poète mais... critique littéraire) trouvent leur source dans ce qui se déploie durant cet été 1970. Plus que l’éclosion de Keith - cet alter ego à peine masqué de l’auteur - c’est le début de sa chute, mais il ne s’en rend compte que bien plus tard. 

Tout, au fil du temps, glisse d’abord et arrive avec plus ou moins de bonheur mais, passé un demi-siècle, la tendance s’inverse, et la vie s’alourdit. « Et puis on a cinquante ans, et puis cinquante et un, et puis cinquante-deux. Et la vie reprend de l’épaisseur. Parce qu’il y a maintenant une présence énorme et insoupçonnée en vous, tel un continent qui n’a pas encore été découvert. C’est le passé. » - « Then fifty comes and goes, and fifty-one, and fifty-two. And life thickens out again. Because there is now an enormous and unsuspected presence within your being, like an undiscovered continent. This is the past. » 


 
 
Des tentatrices, des bouffons romantiques, des exutoires corporels, ainsi qu’une série de personnages secondaires. Et, en toile de fond, les femmes du village, toutes de noir vêtues
 
BIBLIOGRAPHIE
La Veuve enceinte Les dessous de l’histoire (The Pregnant Widow, Inside History) de Martin Amis, Traduit de l’anglais par Bernard Hœpffner Édition originale 2010 Édition en langue française 2012 Jonatahan Cape, London Gallimard, Coll. Du monde entier, 540 pages
 
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