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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Journal
Daniel Pennac, l'ethnographie du corps


Par Georgia Makhlouf
2012 - 03
Dans l’avertissement qui introduit le livre, Daniel Pennac raconte que son amie Lison vient le voir un jour, les yeux rougis (elle a passé la nuit à lire), pour lui remettre une pile de carnets légués par son père récemment disparu. Taciturne, ironique, droit dans ses bottes, le haut fonctionnaire de réputation internationale et si intimidant avait passé sa vie à tenir un drôle de journal : non pas un journal intime racontant par le menu les événements importants de sa vie et les états d’âme qui s’ensuivent, non pas la chronique de l’actualité du monde vue par son œil de spécialiste avisé, mais le récit précis et attentif de tous les « messages » que son corps a envoyés à son esprit entre sa douzième et sa quatre-vingt-septième année, celle de sa mort.

Cet homme est né en 1923 d’un père agonisant, ravagé par la guerre de 14 : poumons détruits par les gaz allemands, esprit dévasté par les horreurs dont il a été le témoin. Son épouse décide de le ressusciter en lui faisant un enfant, mais ça ne marche pas. Son « baby blues » en est d’autant plus cruel, et elle finit par nier l’existence de cet enfant qui a échoué dans sa mission. Le père qui se sait en sursis entreprend néanmoins d’instruire l’enfant, s’y consacre pendant cinq ans, et en fait un encyclopédiste dont la tête est bien faite mais qui n’a pas de corps. À l’âge de 12 ans, le jeune garçon décide, suite à un traumatisme violent dont il est victime, de sortir de la peur et de reconquérir son corps. Et en parallèle à tous les défis corporels qu’il se lance à cet effet, il tient le journal de son compagnon de route : non pas de façon quotidienne certes, mais de surprise en surprise. Car, dit Pennac, si exposé que soit le corps (au cinéma, dans les médias, mais aussi par les scanners, IRM et autres examens médicaux), on ne peut imaginer territoire aussi peu exploré : « annulé à proportion inverse de son exposition ». Le rapport intime que nous entretenons avec notre corps – ses fluides, ses sécrétions, ses déjections, ses douleurs – est toujours aussi tabou, et nous ne savons rien de ce qu’il nous réserve. Le corps est donc une « boîte à surprises » dont les manifestations sont ici l’objet d’observations scrupuleuses, mais non dénuées d’humour ni d’émotion.

Ce drôle de journal raconte donc par le prisme de ces manifestations corporelles la vie de ce haut fonctionnaire qui a démarré dans la vie sans corps, a entrepris d’en faire la conquête le jour où celui-ci l’a honteusement « trahi », le laissant « couvert de larmes, de bave, de morve de résine et de merde », mais qui gardera toujours une sorte de phobie du miroir, une difficulté à se confronter à son propre reflet : « Quelque chose en mon image me demeure étranger. Si bien qu’il m’arrive de sursauter quand j’en fais la rencontre inattendue dans une vitrine de magasin. » Il s’ensuit un récit minutieux de certaines périodes de la vie riches en apprentissages, douleurs, plaisirs et jouissances ; d’autres se traduisent par des plages de silence quand le corps, alors qu’il est dans la force de l’âge par exemple, semble apprivoisé et ne surprend plus son propriétaire. Le jeu tacite, tout savoir dans le détail de certaines expériences initiatiques, mais tout ignorer de pans entiers de la vie du héros, ne croiser certains personnages qu’en position couchée, se passionner pour les caries, les comédons et les acouphènes et passer du temps, l’œil rivé sur la serrure des W-C, pour tout comprendre du fonctionnement – et des dysfonctionnements – des intestins. C’est amusant, certes, mais on peut difficilement trouver cela exaltant sur quatre cents pages, d’où une baisse d’attention par moments.

Mais il y a le talent de Pennac, ce mélange si particulier de tendresse et d’humour qui a fait le charme de ses sagas, et qui vient nous reprendre par la main. On le suit donc jusqu’au bout même si de son propre aveu il atteint par moments aux limites de son pari : se tenir sur « la frontière entre le corps et la psyché ». Finalement, dit Pennac, « écrire sur le corps, c’est écrire sur le silence », c’est écrire sur la « solitude ontologique » qui est notre sort commun.


 
 
© C. Hélie / Gallimard
 
BIBLIOGRAPHIE
Journal d’un corps de Daniel Pennac, Gallimard, 400 p.
 
2017-08 / NUMÉRO 134