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Zweig à travers ses lettres d’exil
L’ascension d’Hitler a entraîné la fuite des Juifs qui en avaient les moyens. Ce fut le cas de Stephan Zweig et de sa jeune épouse, de trente-quatre ans sa cadette, Charlotte Élisabeth Altman, surnommée Lotte, et qui était également sa secrétaire. Ils rédigeront quantité de lettres de leur exil aux membres de la famille Altman, publiées aujourd'hui dans un recueil inédit.

Par Lamia El Saad
2013 - 01
Zweig est un esprit subtil, un homme intelligent influencé par Freud ; capable d’analyser la psychologie humaine et d’écrire sur ce qu’il y a d’universel dans nos comportements. La publication de ses lettres et de celles de son épouse nous offre la possibilité d’inverser les rôles ; d’analyser la psychologie de Zweig et de comprendre ce qu’il y a de si singulier dans son comportement… dans le comportement d’un homme qui, après avoir fui l’Autriche en 1933, choisit la mort en 1942 et perd tout instinct de survie à la suite d’une longue dépression.

Zweig se sait privilégié et… il en souffre ! Sa compassion et son souci des autres se muent très vite en une culpabilité qui le ronge et qui est récurrente dans ses lettres : « J’ai honte de dire que tout ici est parfait, délicieux » ou encore « Vous savez à quel point nous ressentons ces inégalités du sort ; le fait que mes obligations et mon travail me fassent résider dans un environnement fascinant, tandis que vous subissez les menaces de notre ennemi commun. » Cette culpabilité qui coule comme un poison dans ses veines lui inspire le dégoût de la vie « Je ne me sens d’humeur pour aucune distraction tandis que l’Europe succombe sous les coups de la bête et que vous et tous nos amis en Angleterre êtes tous les jours en danger. »

Pour idyllique que fut le cadre de son exil, Zweig ne put jamais s’y adapter : « Je n’appartiens à aucun lieu et suis un étranger partout. » Les premières manifestations de sa dépression sont sans doute à chercher dans le fait de se sentir, non seulement étranger aux lieux, mais aussi aux autres : « Je ne vois strictement personne depuis des semaines », une affirmation qui ressemble plus à un choix qu’à un fardeau. Et même durant leur interlude new-yorkais, les Zweig persisteront dans leur volonté de rester à l’écart des mondanités.

C’est ainsi qu’au fil des lettres, le sentiment d’isolement et le désespoir s’intensifient au point que Zweig écrit en août 1940 : « Le plus étrange, c’est que je deviens indifférent à la destinée de mes livres » et encore, vers la fin de l’année 1941 : « J’écris mes livres comme une sorte de tour de force, uniquement pour me convaincre moi-même que j’existe toujours, mais je sais… que je suis semblable à ce personnage de Grillparzer, qui continue à vivre après son propre enterrement. »
Le fait est que Zweig glisse, dès avril 1941, dans un état qui ressemble fort à de l’apitoiement narcissique sur son propre sort. Il sombre alors inexorablement dans un cycle dépressif ; ruminant sur l’état du monde, tout en ayant à l’esprit la perspective de son soixantième anniversaire le 28 novembre, qui devait marquer, selon lui, le stade ultime de sa vie et le pousse à se dépêcher de faire ce qu’il a à faire. « Ma profonde dépression m’a fait travailler comme un fou », observe-t-il. 

La guerre qui était devenue un « véritable meurtre de masse » semble « peser sans cesse sur son esprit » et il la qualifiera de « plus grande catastrophe de l’histoire ».

Le 21 février 1942, la veille de leur suicide, Lotte écrit à sa belle-sœur : « En m’en allant ainsi, je n’ai qu’un souhait, que tu parviennes à croire que c’était la meilleure chose à faire pour Stephan, qui a tant souffert, toutes ces années, aux côtés de ceux qui souffrent de la domination nazie. » Et dans sa dernière missive à sa première épouse, Zweig écrit : « Quand tu recevras cette lettre, je me sentirai bien mieux qu’à présent… » Si leur état dépressif est manifeste, il apparaît aussi qu’ils étaient « lucides lorsqu’ils décidèrent de se donner la mort ». Mais la véritable explication à ce double suicide se trouve dans une lettre écrite quelques mois plus tôt, en mai 1941 : « Nous ne sommes pas faits pour cette époque avec notre conscience morale à fleur de peau. »

Au-delà de ces considérations, la correspondance des Zweig consiste en une répétition lassante et monotone d’informations ayant trait au quotidien. Les admirateurs de la première heure seront déçus de constater qu’une si belle plume puisse écrire des lettres bien ordinaires. Plus encore, à force de mélanger l’allemand, l’anglais, l’espagnol, le portugais et le yiddish, Zweig avait fini par avoir une syntaxe défaillante dans certaines de ses lettres.

Au fil des pages, le lecteur même le plus curieux sentira s’installer en lui une sorte de gêne due au fait de lire des lettres qui ne lui sont pas adressées et de pénétrer – de la manière la plus indiscrète qui soit ! – dans l’intimité d’un couple. Mais cette correspondance éclaire surtout l’œuvre de Zweig d’un jour nouveau, certains de ses livres, parmi les plus importants, ayant été écrits en exil et dans des conditions particulières.


 
 
D.R.
« Je n’appartiens à aucun lieu et suis un étranger partout. » « Ma profonde dépression m’a fait travailler comme un fou »
 
BIBLIOGRAPHIE
Lettres d'Amérique New York, Argentine, Brésil, 1940-1942 de Stefan et Lotte Zweig, Fayard, novembre 2012, 300 p.
 
2017-11 / NUMÉRO 137