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Paradis infernal : un document rare


Par Dominique Eddé
2015 - 11


Commencé en avril 1975, abandonné en 1989, longtemps oublié dans une boîte à chaussures, le journal d’Amal Makarem est un document rare dont on se dit, en le lisant, quel dommage c’eut été qu’il ne voit pas le jour. Rare à plus d’un titre. D’abord parce qu’il témoigne d’un moment tragique et décisif de l’histoire du pays. Sous forme de fragments – tantôt une page, tantôt une phrase – il est émaillé d’informations, de rencontres, de réflexions, d’associations, d’anecdotes, de sentiments personnels. Il est à l’image de ce dont il traite : la démolition d’un côté, la survie de l’autre. « Le passé, écrit-elle dans sa préface, est dans ce journal, comme il est dans ma tête, et peut-être dans celle de bien des gens, semblable à une vieille étoffe rongée par les mites. » Les morceaux sauvés du naufrage n’en sont que plus précieux. Ils s’inscrivent dans la logique du travail qu’elle a initié, puis mené avec un groupe d’intellectuels et d’avocats, au lendemain de ces quinze ans de guerre : « Mémoire pour l’avenir ». 
Rare, cet ouvrage l’est aussi d’un point de vue subjectif, en ceci qu’il raconte le destin fusionnel d’une vie et d’un pays. Informée au jour le jour, dotée d’une grande lucidité politique, obsédée par le besoin de comprendre, à défaut de pouvoir agir, incapable de s’abstraire du destin collectif, l’auteure de ces pages tourne obstinément autour des lieux du crime. Elle prend note, elle analyse, elle baisse les bras, recommence. Quand elle n’écrit pas, son effort ne faiblit pas. Elle veut savoir d’où viennent les divisions, ce qui les fomente, ce qui les attise, comment se font, comment se défont les alliances, la part du complot, la part de l’histoire, la part de l’absurde. Le 7 mai 75, elle écrit : « Chaque jour qui passe renforce le lien entre tragédie et dérision. » Durant les mois, les années qui suivent, elle va et vient de l’une à l’autre. En toile de fond sa famille et le milieu druze de Ras el-Metn. Liée à l’une comme à l’autre, elle n’en défend pas moins vis-à-vis des deux une indépendance sans concession. Cette lutte contre la convention, qui fait partie intégrante de son rapport au pays, confère à son journal une portée supplémentaire. Car ce journal est avant tout celui d’une femme qui se bat – et à quel prix – pour conquérir sa liberté et la garder, dans un monde décidé par les hommes. Venant d’une « culture fondée plus que toute autre sur le secret », Amal Makarem prive parfois son lecteur de visibilité pour ce qui la concerne, elle « consent avec difficulté », pour reprendre ses propres mots, à livrer sa part « d’intimité ». D’un autre côté, cette pudeur ou ce manque font partie du témoignage, de sa personnalité. Derrière la veine tragique du texte, se profile son père ; derrière l’humour, sa mère. Les deux veines réunies donnent ceci : « Un homme a tiré deux coups de feu de son balcon sur un marchand ambulant de cassettes de musique, qui s’était arrêté au bas de son immeuble. Son haut-parleur diffusait une chanson à plein volume. Ce n’est que lorsque sa charrette a été pulvérisée qu’on a découvert qu’il était sourd-muet. » Ou encore : « La femme d’un député qui a fui à Paris, sous le choc d’un bombardement de son quartier, est décédée le lendemain de son arrivée, écrasée par une ambulance. » Le beau personnage de sa grand-mère est le coin de paix, le temps préservé, de ce journal de guerre : « Assise parmi les pommiers, face à Jabal Sannine, grand-mère, comme chaque matin, reçoit des visites sur son canapé usé. » S’enchaînent, à partir d’elle, des portraits, des situations, des conversations qui sont, à mes yeux, les meilleurs moments du journal et des documents pour l’histoire. Paradis infernal est peuplé de malheurs et d’atrocités, d’un côté – qui a perdu la vie, la raison, un proche, une jambe, une oreille – et de ce qui, entre deux bombardements, entre deux pannes d’électricité, donne plus de goût à la vie qu’elle n’en a en continu. « J’ai tellement appris à rebondir que je ne sais plus avancer », écrit-elle, le 20 juillet 89. Rebondir au lieu d’avancer : c’est elle et c’est le Liban. Le présent est invasif, elle n’en garde pas moins le sens du passé. Le 18 décembre 75, elle trouve une étonnante lettre de Renan à son ami Berthelot datée de 1860, dans laquelle il parle du Liban : « Une société arrivée au dernier point de désorganisation où l’on puisse descendre avant d’atteindre l’état sauvage. » À la fin de cette même année qui occupe un tiers du livre, elle conclut : « Par nos idéaux nous justifions la guerre et par la guerre nous salissons nos idéaux ».

Voilà, en quoi cet ouvrage est également rare. Il raconte aujourd’hui en racontant hier. Il est ancien et il est actuel. Il est le récit d’un début. La guerre du Liban fut, en effet, le « premier cas d’éclatement confessionnel d’une société arabe dans l’histoire contemporaine ». Elle revêt, pour notre malheur à tous, un caractère universel. Et ce caractère nous est rendu dans Paradis infernal. « Sans doute n’est-ce pas un hasard, écrit Amal Makarem, si les années retrouvées, transcrites au quotidien, sont celles du début et de la fin. Au début le choc et l’espoir vont de pair. On a les yeux tournés vers la sortie. (…) Les années absentes dans ce journal sont celles d’un grand trou durant lequel chaque jour est un retour de la veille en pire. » On ne peut mieux dire l’enfer quotidien du peuple syrien. Sachant que nous nous rapprochons de plus en plus de l’enfer, nous éloignons de plus en plus du paradis. À partir du Liban, Amal Makarem a vu et noté les germes de l’impuissance arabe.



Amal Makarem au Salon
Table ronde autour du Paradis infernal, le 27 octobre à 17h (Amphi. Gibran)/Signature à 18h (L’Orient des Livres)
 
 
D.R.
« Par nos idéaux nous justifions la guerre et par la guerre nous salissons nos idéaux »
 
BIBLIOGRAPHIE
Paradis infernal : Journal de Amal Makarem, L’Orient des Livres, 2015, 235 p.
 
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