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Biographie
Sitt Nazîra, châtelaine du Chouf


Par Farès Sassine
2015 - 04
La biographie est un art à part entière se cherchant contre les portraits élogieux ou polémiques justifiés par le choix du sujet. Il doit cacher, sous une captivante narration, les bonnes questions sur l’individu et l’époque et réunir la plus ample documentation pour y répondre. Les Joumblatt, plus qu’aucune autre dynastie politique libanaise, semblent avoir la faveur du genre. Au grand livre consacré à Kamal, Al-mou‘allem, (1917-1977) par Igor Timofeev en 2000 (écrit en russe et publié en arabe puis en français), un autre volet vient de s’ajouter dû au politologue Chawkat ’Ichtay. Il porte sur sitt Nazîra (1890-1951) « la femme la plus éminente de l’histoire libanaise » sans être pour autant une féministe. Elle régna sur le clan joumblattiste tout au long du Mandat français et aux premières années de l’Indépendance et réussit à faire du palais de Moukhtara le lieu de passage obligé de la politique nationale.
C’est l’assassinat de son mari Fouad Joumblatt (1885-1921), nommé par les autorités françaises administrateur (qa’im maqâm) du Chouf qui propulsa la jeune veuve au premier rang. Sans probablement être personnellement visé, il fut la victime d’un rebelle, chef de bande opposé aux réalités nouvelles. Ses enfants Kamal et Linda avaient moins de 5 ans et la lignée remontait loin dans l’histoire, là où la légende se collera aux faits tant que les archives ottomanes n’auront pas démêlé l’écheveau. Mais le pouvoir et la notoriété des Joumblatt étaient indéniables depuis la bataille de ‘Ayn Dara en 1711 où le parti qaysî triompha du parti yamanî et où un nouveau bipartisme remplaça l’ancien, dans la tradition arabe pure et pérenne ; ils avaient réussi à devenir la première famille druse et les chefs d’une des deux polarités, lui donnant leur nom et faisant face aux yazbakîs. Au XIXe siècle, leur histoire fut mouvementée connaissant des sommets et des abîmes. Malgré leur victoire militaire durant les troubles communautaires de 1860, l’intervention française conduisit à l’exil de leur chef Saïd Joumblatt, grand-père de Fouad et de Nazîra, cousins croisés, elle appartenant à la branche moins prestigieuse de ‘Ayn Quny. Pour parler des druses, ’Ichtay utilise le terme Al-muttahadd (communauté), terme qui va au-delà de la confession religieuse et qu’il emprunte sans doute à Antoun Saadé qui cherchait à prendre en compte les acquis de l’anthropologie culturelle : « La communauté de vie fait naître des mentalités et des caractères communs tels les us et coutumes, les parlers, les costumes (…) » (La genèse des nations, 1935) ; pour désigner le « parti » Joumblatti, il a recours à Algharadiyya (coterie, clan), terme plein de saveur mais qui reste à préciser.

Comment Sitt Nazîra a-t-elle pu imposer son autorité dans un milieu social traditionnel où la prééminence du mâle est « naturellement » admise ? Comment a-t-elle réussi à sauvegarder la prédominance de sa lignée propre sur celles des autres branches de la famille (Bramyyé et Beyrouth) ? Comment a-t-elle pu, dans le jeu de la bipolarité druse Joumblatti-Arslani, maintenir et accroître la force des siens ? Comment a-t-elle pu pratiquer une politique qui dévie des bonnes relations traditionnelles des druses avec les Britanniques et, à l’heure de la grande révolte syrienne (1925-1927) éclatée au Djebel-druse, et de l’extension de la rébellion à certaines régions du Liban (Rachaya et Hasbaya…), sauvegarder la paix civile au Chouf, rester en excellentes relations avec les autorités mandataires et donner sa chance à l’option libanaise ? Ce ne sont pas les questions qui manquent à l’auteur et ses investigations pour trouver des éléments de réponse sont nombreuses et vont des témoignages de survivants aux sources écrites disponibles.

La Fortuna, au sens machiavélien, a certainement aidé la grande dame – à l’instruction moyenne – à occuper sa place. Les rivaux familiaux se sont, pour diverses raisons, retirés de la compétition. Des données objectives, comme l’impératif pour la gharadiyya joumblattia de se donner un meneur et l’appui français, ont joué un rôle déterminant. Mais c’est évidemment la Virtù de l’intéressée, ses mérites propres qui l’ont imposée : son abnégation pour la lignée (essentiellement son fils) ; sa lecture perspicace et bien conseillée des nouvelles données régionales ; ce mélange adéquat de traditionalisme et de souplesse, cette profonde connaissance des mœurs de la région et des équilibres politiques internes et externes à la communauté ; une volonté sans faille centrée sur un but précis et agissant en conséquence avec la générosité nécessaire : la préservation de la za‘ama et de ses assises sociétales ; l’usage d’un collectif rodé et éprouvé et l’instauration d’un consensus du clan autour de la dirigeante…Un dernier chapitre est consacré à l’entrée dans l’arène politique de Kamal Joumblatt à partir de 1943 et aux différends et différences entre le fils et la mère.

Nous adresserons cependant un double reproche à cette biographie soignée. D’une part, elle ne donne pas à la narration historique, à l’intérieur d’une période plus courte par le nombre des années que par l’importance des événements et leur succession rapide, sa pleine portée. Ainsi certains faits relatés deviennent incompréhensibles en dehors de leur contexte immédiat (avant ou après l’Indépendance, avant ou après l’entrée des Britanniques en 1941…) D’autre part, et à l’heure où se constitue l’État libanais (constitution de 1926, traité franco-libanais et arrêté 60 L/R de 1936, élections et lois électorales, naissance d’un bipartisme national…), celui-ci est le plus souvent occulté entre la puissance mandataire, la communauté druse et les aspirations nationalistes arabes. Or la plus grande gloire de Nazîra Joumblatt est d’avoir rendu la République libanaise possible. Reconnaissons à sa politique son extrême sagesse.


 
 
D.R.
La plus grande gloire de Nazîra Joumblatt est d’avoir rendu la République libanaise possible.
 
 
2017-05 / NUMÉRO 131