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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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À la redécouverte de l’individu arabe


Par Samir Frangié
2011 - 03
La vague de changement qui déferle sur le monde arabe annonce ce « printemps arabe » dont avait parlé Samir Kassir au lendemain de la « révolution du Cèdre ».

Cette revendication démocratique qui s’étend du Maroc au Yémen a une portée considérable en raison de sa dimension éthique, car elle se fonde sur deux valeurs essentielles – la liberté et la justice – qui sont au fondement de la dignité humaine. Les manifestants expriment tout à la fois leur rejet de la tyrannie et de la transformation de la quasi-totalité des républiques arabes en dynasties familiales, et leur refus d’un ordre corrompu où la minorité au pouvoir accapare des pans entiers de l’économie.

Ce changement marque une rupture dans l’histoire de la région, car il ne se situe plus dans un cadre idéologique nationaliste, comme cela avait été le cas à l’époque nassérienne, ou religieux dans le prolongement de la révolution khomeyniste. Il est en opposition avec la vision manichéenne du monde, divisé entre un « camp du bien » et un « camp du mal », sur laquelle l’Iran avait fondé sa politique. C’est désormais l’exemple arabe qui devient la norme, comme en témoigne la relance en Iran même de la contestation démocratique qui avait vu le jour au lendemain des élections de 2009. Et ce changement atteint aussi Israël, car il met fin à « l’exception » démocratique qu’a représentée Israël dans cette partie du monde.

Cette vague démocratique qui déferle sur le monde arabe marque également une rupture dans l’histoire de la région, car elle témoigne du fait que le changement peut se faire sans attendre un « sauveur » ou un « chef ». L’homme qui a initié le bouleversement que vit aujourd’hui le monde arabe n’était pas un meneur d’hommes, mais un simple marchand ambulant qui, en s’immolant dans un village perdu de Tunisie, a enflammé le monde arabe.

La portée de cet acte est considérable. L’empathie qu’il a suscitée a entraîné un processus de réindividualisation, plaçant chaque individu face à sa conscience et face à ses responsabilités. Ce processus n’est pas sans rappeler ce qui est arrivé au Liban le 14 mars 2005 quand, en réaction à l’immolation d’un autre homme, plus du tiers des Libanais résidant dans le pays sont descendus dans la rue. L’écrasante majorité de ceux qui ont participé à cette journée historique l’ont fait sur base d’une décision individuelle. Ils ne sont pas venus entériner un choix que d’autres avaient pris, mais ont considéré être partie prenante, chacun à sa manière, dans la bataille en cours. Les partis politiques étaient certes présents, mais leur participation à cette manifestation était minoritaire. Si, en 1943, la lutte pour l’indépendance avait été le fait d’une élite, les « pères de l’indépendance », celle menée en 2005 est le fait de chaque Libanais. Toute la différence est là.

Ce printemps arabe que la « révolution du Cèdre » avait annoncé devrait pousser les Libanais à renouer avec le « rêve libanais » qui a vu le jour au printemps 2005, le rêve de jouir en paix avec eux-mêmes et avec les autres de la douceur de vivre qu’engendrent la diversité exceptionnelle de leur société et leur capacité, également exceptionnelle, à nouer des liens entre eux et avec le monde
 
 
D.R.
L’homme qui a initié le bouleversement que vit aujourd’hui le monde arabe n’était pas un meneur d’hommes, mais un simple marchand ambulant
 
2020-04 / NUMÉRO 166