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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Il était une fois la révolution…


Par Melhem Chaoul
2011 - 03
Avec la chute du mur de Berlin l’idée, le concept même de révolution s’est fissuré. Désormais, il s’avère possible de faire accoucher l’histoire sans violence révolutionnaire, n’en déplaise à Engels.

L’idée de révolution est concomitante à la genèse de la modernité dans l’histoire du monde occidental. Sous une forme religieuse d’abord, la réforme protestante a induit la révolution des paysans allemands ou plus tard celle de Cromwell en Angleterre, dans un mouvement aussi bien à caractère religieux que social. Des siècles plus tard, des penseurs européens (Michel Foucault) qualifieront de « révolution religieuse » la révolution iranienne dirigée par l’ayatollah Khomeyni contre le régime impérial de Reza Pahlévi.

Le concept de révolution devint alors la pierre philosophale qualifiant tous les changements importants du XIXe et du XXe siècle : révolution industrielle, révolution technologique, révolution des valeurs et surtout révolution politique. Lénine fournira la définition percutante de la révolution politique, « il s’agit d’un mouvement violent par lequel une classe sociale dominée renverse la classe dominante et lui prend le pouvoir politique ». Avec la révolution bolchévique se forme « une théorie révolutionnaire » qui va servir de « patron » (au sens de modèle) aux mouvements révolutionnaires du XXe siècle : le mouvement violent doit se dérouler sous l’égide du prolétariat, il vise un changement total et radical de toutes les structures de la société à commencer par le mode de production économique, l’égalitarisme dans les rapports sociaux et la coupure avec le monde des valeurs et des croyances de l’ancienne société. On a vu que dans la Chine de Mao Zedong, où lorsque le changement dans la sphère culturelle n’eut pas lieu, le Grand Timonier n’hésita pas à déclencher « une révolution culturelle » qui s’avéra plus meurtrière que la prise du pouvoir par les communistes en 1949.

Comment dès lors qualifier ce qui s’est passé et se passe encore en Égypte en ce début de l’année 2011 ? Ce n’est pas une révolution religieuse ni une révolution dans un cadre de lutte de classes ni un changement de mode de production. Pas de violence de la part des « activistes » ni des slogans faisant appel à « faire du passé table rase ». Si on récapitule l’ensemble des slogans et des mots d’ordre soulevés par le peuple des villes égyptiennes, on se retrouve devant des demandes de réformes se situant dans les rubriques suivantes : État de droit et respect des droits individuels, lutte contre la corruption (avec le maintien de l’économie de marché), et bonne gestion des biens publics et des biens sociaux, respect de l’esprit des institutions. Sans vouloir désespérer les jeunes de la place Tahrir, on peut juste remarquer que ce sont là les valeurs de la révolution américaine bien rendues par Alexis de Tocqueville.

Marx, Engels, Lénine et Mao Zedong n’auraient trouvé rien de révolutionnaire à cette « révolution bourgeoise » ou à ce « 18 brumaire » de l’armée égyptienne. Nous sommes loin, très loin de la théorie révolutionnaire, et c’est tant mieux ! En ce début du XXIe siècle, l’Égypte vient d’inventer le changement pour la bonne gouvernance, l’État de droit et une juste répartition des biens sociaux. On peut appeler cela « la reconstruction nationale ».

Adieu la révolution !
 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166