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La nouvelle renaissance arabe


Par Nassif Hitti*
2011 - 03
Que se passe-t-il dans le monde arabe avec les révoltes ou les révolutions déclenchées par la Tunisie et l’explosion des mouvements contestataires dans tous les coins d’un monde arabe souvent accusé d’être à l’abri de tout changement ? On a souvent parlé en Occident de l’exceptionnalisme arabe pour suggérer dans une approche culturaliste, voire raciste, que les Arabes, pour des raisons intrinsèques, ne pourront jamais épouser la démocratie. De même, certains dirigeants arabes invoquaient une certaine spécificité culturelle arabe pour réfuter le modèle démocratique et trouver des excuses pour légitimer un pouvoir absolu ou semi-absolu. Si deux éléments conjoncturels, qui sont la crise financière internationale et l’explosion des prix de matières premières et surtout des denrées alimentaires qui touchaient directement tous les foyers arabes, ont contribué à cette explosion, le fait révolutionnaire se situe dans des problèmes structurels que partagent avec des poids différents tous nos pays.

Le facteur démographique : faudra-t-il rappeler que d’après le rapport du développement humain arabe de 2009, plus de 50 % de la population a moins de 24 ans, ce qui nécessite la création d’environ 51 million d’emplois jusqu’à 2020, si la poussée démographique a été maîtrisée avec plus ou moins de réussite entre un pays et un autre ; reste à relever le défi d’intégrer ces millions de chômeurs souvent diplômés dans le marché du travail.

L’État arabe souffre d’un autisme presque total concernant les appels émanant de la société, non seulement pour le travail, mais aussi pour la participation politique, l’émancipation intellectuelle et culturelle ; en d’autres termes, pour la nécessité de déverrouiller l’espace politique souvent fermé, comme c’était le cas tunisien et libyen, ou bien semi-ouvert mais pas suffisamment, comme c’était le cas de l’Égypte.

Les fonctions de l’État ont été presque réduites à la fonction sécuritaire. L’État régulateur, garant, interventionniste pour protéger et maintenir les équilibres socioéconomiques a presque disparu. L’État arabe souffre d’un déficit de légitimité. Le régime, qui a confisqué l’État, a souvent accaparé les richesses du pays, créant un modèle de capitalisme familial, distributeur de bénéfices en échange de l’allégeance. Les sentiments d’humiliation, de paupérisation, de verrouillage ont poussé à cette explosion.

Les révoltes arabes sont des révoltes démocratiques, et à finalité politique, car elles sont les plus représentatives de la société dans toutes ses composantes. Aucun groupe idéologique ou politique, aucun secteur économique ou social ni régional ne peut prétendre être derrière ces mouvements, avec une jeunesse globalisée qui a joué le rôle d’instigateur grâce aux réseaux sociaux et était au-devant de la scène.

Le monde arabe prouvé qu’il existe une troisième voie autre que l’autoritarisme ou le chaos, et ce malgré le fait que ces régimes ont créé un désert et un vide dans leurs sociétés, en étouffant tout acteur autonome politique, économique, social ou autre, pour mieux verrouiller la société et établir leur contrôle. Une des leçons à retenir est que la stabilité imposée sans aucune légitimité fait le lit de tous les radicalismes et pousse la société dans ce sens.

Il est temps que les gouvernements arabes qui n’ont pas pris encore le chemin des vraies réformes s’y mettent, car les soins palliatifs qui sont administrés ici et là pour s’acheter du temps ne font que repousser le problème en le rendant plus compliqué à l’avenir. Le monde arabe a pris le chemin du changement, un chemin sur lequel se trouvent plein de défis et de difficultés ; c’est le chemin du retour dans l’histoire pour pouvoir forger son avenir. Nous sommes à la veille d’une deuxième renaissance arabe tant attendue après plus d’un « siècle de rien », comme nous l’avaient si bien rappelé Ghassan Tuéni, Jean Lacouture et Gérard Khoury.

* Ambassadeur de la Ligue Arabe en France
 
 
D.R.
Le régime a confisqué l’État et a accaparé les richesses du pays, créant un modèle de capitalisme familial, distributeur de bénéfices en échange de l’allégeance. Dans le monde arabe, 50 % de la population a moins de 24 ans.
 
2020-04 / NUMÉRO 166