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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Mon histoire avec la lecture


Par Antoine Messarra
2010 - 05
Toute existence est marquée par une date ou quelques dates charnières, à partir desquelles une destinée, une trajectoire, se dessine. L’événement majeur de ma vie est le décès de mon père, le 13 novembre 1953, alors que j’étais en classe de 4e au Collège Notre-Dame de Jamhour. J’étais déjà orphelin de mère, décédée à l’âge de 37 ans, alors que j’avais 8 ans. La vie extérieure continuait paisiblement, alors qu’un cyclone intérieur me ravageait.

Depuis l’âge de quinze ans, je suis parti avec le désir d’apaiser mon angoisse à la recherche d’une réponse à l’énigme de la vie. Ce sont mes rencontres avec des écrivains, des dialogues au-delà du temps et de l’espace, qui, progressivement, m’ont formé et transformé. J’écris par gratitude, pour dire merci à des auteurs avec lesquels, j’ai cheminé et qui m’ont accompagné.

Au commencement, les philosophes stoïques qui cherchent par la volonté, l’endurance, à affronter le destin, à se mesurer avec le destin. Ma première fréquentation des auteurs stoïques anciens s’effectue à travers mes études latines, de la 6e jusqu’à la classe de première ou rhétorique.

Mon admiration en classe de philosophie allait vers Marc Aurèle que j’ai choisi comme option au baccalauréat. J’étais auparavant influencé par la personnalité de Cicéron dans ses plaidoiries animées par le souci de la justice et du droit. Je percevais Cicéron comme l’intellectuel engagé, qui a le sens du droit, de la Cité. Les Bucoliques de Virgile me transportaient dans les campagnes romaines : O Fortunatos agricola (Heureux agriculteurs !)
Marc Aurèle m’offrait l’exemple du philosophe et de l’homme d’action, du sage, dont la pensée est une manière de vivre. À la différence des auteurs stoïciens, son horizon est ouvert à la fraternité, la solidarité et même l’amour, car il y a chez Marc Aurèle comme chez Cicéron une préfiguration de la pensée chrétienne.
Puis ce fut Socrate, un homme hors du temps et de l’espace, qui enseigne à être soi-même, qui forme des disciples qui rapportent ce qu’il dit et vont encore plus loin.
Montaigne, dans ses Essais, est dans la lignée de Socrate. Son « Que sais-je ? » m’intrigue et n’apaise nullement ma quête de sens.
Puis vint André Gide. Perturbateur, avec son intention délibérée de perturber, de bousculer des idées reçues, le bon sens commun de croyances. Les Nourritures terrestres m’offrent une autre voie vers le salut, la disponibilité et l’accueil à la vie, le bonheur de l’instant. En quelque sorte, d’après ma perception de l’époque, une foi terrestre.
Dès mon adolescence, je découvre qu’André Gide n’exhorte pas à un hédonisme superficiel, à condition cependant de lire les Nourritures terrestres avec élan, enthousiasme et ferveur, mais aussi sans précipitation. « Terrible, dit-il, une liberté que ne guide pas un devoir. »
La Nausée de Jean-Paul Sartre a eu sur moi, dans mes lectures en classe de seconde, un effet positif, effet peut-être contraire à la volonté de l’auteur. Sartre me fait renoncer complètement à toute perspective d’un existentialisme matérialiste ou d’un athéisme radical. Je me demande comment ce livre était considéré à l’époque comme une lecture prohibée aux jeunes. La Nausée m’a ouvert une première lueur vers la foi ! Ce qu’il décrit, c’est l’homme sans Dieu. Ce monde est impossible à vivre. J’abandonne Sartre, sans l’abandonner, car je lui dois la poursuite de ma quête de sens.
Le cheminement se poursuit avec Albert Camus, un homme qui se pense, évolue dans sa pensée. Dans L’étranger, c’est le monde de l’absurde, encore plus invivable que celui de La Nausée. Son Mythe de Sisyphe me ramène aux stoïciens. La Peste va plus loin… puis L’exil et le royaume, préfiguration d’un royaume au-delà du stoïcisme ancien, de l’hédonisme de Gide et du désespoir de l’existentialisme matérialiste.
La découverte de Paul Valéry, surtout son poème Le Cimetière marin, me situe à mi-chemin entre le « Que-sais-je ? » de Montaigne et le désespoir existentialiste. Ce poème, si envoûtant par sa beauté cosmique et sublime, est suggestion à travers un regard qui embrasse la globalité de l’univers et de l’homme.

En classe de rhétorique ou Première classique, le père Jean Pérouse, est lui-même l’humanisme incarné. Il nous fait découvrir les grands auteurs non seulement en tant que style, écriture et « littérature », au sens un peut péjoratif, mais en tant qu’expérience de vie, interpellation et recherche de beauté, de vérité et d’amour.
Le Lac de Lamartine pose le seul problème qui me préoccupe depuis le départ de mon père, celui de l’amour et de la mort. Aussi poignant le poème de Sully Prudhomme, Les yeux. Victor Hugo aussi dans sa Tristesse d’Olympio me subjugue. Ce vers de Hugo : « Le tombeau qui sur les morts se ferme ouvre le firmament » résonne en permanence en moi.
Je dois au père Pérouse la découverte d’autres livres, surtout L’enfant chargé de chaînes de Mauriac. C’est le premier roman de Mauriac, qui raconte la mélancolie d’un jeune homme en manque de repères, qui hésite dans l’amour d’une jeune fille, dans l’engagement, sans certitude. Ce livre, que je préfère ne pas appeler roman tellement il me semble autobiographique peut être l’histoire spirituelle du jeune Mauriac.

De Citadelle… à La Cité antique

Les souvenirs de lecture du père Alban de Jerphanion, au cours des fins d’après-midi d’étude au Collège Notre-Dame de Jamhour, me reviennent. Toute la pensée vivante de Saint-Exupéry se trouve dans Citadelle, un journal d’une lecture difficile de prime abord, du fait que Saint-Exupéry notait ses pensées comme des jets d’un torrent, d’un fleuve, ou d’une petite rivière, avec un désordre apparent, mais un ordre spirituel d’une autre nature.

Après mes études secondaires, je découvre d’autres livres. La Cité antique de Fustel de Coulanges, que j’ai lu avant mon inscription en 1re année de droit à l’Université Saint-Joseph, me fait découvrir l’esprit du droit et la place du droit en société. Les livres aussi de Jean Carbonnier qui mêle droit et sociologie. Je compris alors que le plus grand danger pour le droit et la justice, c’est lorsque le droit se réduit à une technicité et au petit contentieux. Le droit sans philosophie, n’est que du juridisme ou, pire, du pharisaïsme si fortement dénoncé par Jésus dans sa critique des Docteurs de la loi. Je découvre encore les travaux de Philippe Ardant, mon professeur en 2e année, qui mêle dans son enseignement et ses travaux la rigueur du juriste à la ferveur et l’enthousiasme des grands humanistes. Je découvre surtout L’essence du politique, de Julien Freund, qui dirige ma thèse de 3e cycle à l’Université des sciences humaines de Strasbourg (1974) et ma thèse d’État (1982). C’est grâce à ces lectures que j’ai vraiment découvert que les sciences humaines doivent être humaines, non en tant que classification académique, mais en tant que contenu...
 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166