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Le vote multiple, virus du système politique au Liban


Par Carlos Eddé
2009 - 04
À la veille des élections législatives, nombre d’observateurs se posent la question suivante : comment, avec un niveau d’insatisfaction politique tellement élevé parmi la population, les Libanais finissent-ils par reconduire au Parlement les députés et les forces politiques qu’ils ont passé quatre ans à critiquer ? Pourquoi le niveau de sanction est-il tellement bas ? N’y a-t-il pas de possibilité de renouvellement chez les députés ? Pourtant le vote est libre et les nouveaux candidats qui pourraient prendre la relève sont nombreux. Comment une société démocratique espère-t-elle corriger les erreurs commises ou évoluer dans le bon sens quand elle reconduit systématiquement des législateurs qui ont manqué à leur devoir ou à leurs engagements ?

C’est qu’il existe dans la  politique libanaise un virus (parmi tant d’autres) caché et peu connu de la population, tels ceux qu’on trouve dans les ordinateurs et qui faussent le système dès son démarrage. Son nom est le vote multiple.  Son élimination ne saurait résoudre tous les problèmes du Liban, mais elle est la condition sine qua non pour commencer à améliorer la représentation populaire du Parlement.

Le système du vote multiple privilégie les oligarchies en présence car il force le candidat à passer des alliances – et souvent des mésalliances – pour se présenter aux élections. En effet, comme chaque électeur a le droit de voter pour 2, 5, 8 ou 21 postulants selon le nombre de sièges dans chaque caza, il vote non seulement pour celui qu’il espère faire arriver mais pour d’autres candidats qui sont des concurrents potentiels de son candidat préféré.  Donc chaque candidat est obligé, pour avoir une chance minimale de réussir aux élections, de former ou de faire partie d’une liste forte.

C’est alors que les odieux marchandages électoraux commencent et se font sur des critères qui n’ont rien à voir avec les propositions, les programmes, les positions des candidats, ou les aspirations des électeurs. Et ce qui est tout aussi grave, le système encourage l’électeur à voter, souvent sans conviction, pour des candidats qui ne le représentent pas vraiment.

Ainsi ce système de report de voix corrompt le principe de transparence des élections et oblige tous les candidats à entrer dans un bazar des plus absurdes avec des concurrents avec lesquels il n’ont souvent rien en commun politiquement pour pouvoir arriver au Parlement. Et plus la circonscription est grande, plus il faut obtenir de voix pour arriver, car il faut multiplier un nombre croissant d’électeurs par un nombre plus grand de candidats, ce qui favorise les forces politiques dont les moyens financiers sont démesurés.

Pour que les élections soient fluides et transparentes, pour qu’elles permettent une compétition relativement loyale entre les concurrents, il faut d’abord adopter le vote uninominal, connu populairement comme « one man, one vote ». Ensuite, deux systèmes peuvent être choisis : la proportionnelle ou la circonscription uninominale, sachant que l’imposition du confessionnalisme va rendre, dans les deux cas, leur application plus difficile.

La circonscription uninominale offre l’avantage de mieux s’adapter à la culture libanaise, où le citoyen aime se sentir proche de son député. Pour éviter que la multitude de candidats ne fasse arriver à l’Assemblée nationale des députés avec un nombre restreint de votes, il est nécessaire que l’élection se fasse en deux tours, au cas bien sûr où un candidat obtiendrait moins de cinquante pour cent des voix. La période entre les deux tours permettra de mettre face à face les deux candidats les plus votés par région, et offrira aux électeurs la possibilité d’examiner leurs idées et programmes. Ainsi le choix du citoyen se portera sur un seul candidat qu’il aura eu le temps d’étudier et de connaître, ce qui lui fournira l’occasion de suivre de près le parcours politique de chaque élu, de lui renouveler son mandat en cas de satisfaction ou de le sanctionner dans le cas contraire.

Ce qui semble élémentaire en termes d’élections ou de démocratie partout dans le monde paraît être complètement étranger à notre « culture » de vie publique. Or la politique, comme les affaires, se juge par ses résultats. Les Libanais semblent être très satisfaits de la situation car aucun effort sérieux n’a été entrepris pour corriger la source de nos problèmes et éliminer le vote multiple. Et il ne faut pas compter sur des députés arrivés à l’Assemblé par le biais des abus électoraux pour prendre l’initiative du changement. Au contraire, les partis sérieux et surtout la société civile doivent s’organiser pour faire pression sur la classe politique et exiger qu’une loi équitable fasse arriver au Parlement une assemblée représentative du peuple libanais. Et cette initiative doit être la priorité pour ceux qui veulent réellement voir un changement durable au Liban. Cela ne résoudra pas tous nos problèmes, mais ce sera un excellent début !
 
 
 
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