FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Le point de vue de...



Par Béchir Oubari et Youssef Mouawad
2008 - 07

Le point de vue de Béchir Oubari

L’entropie libanaise et la théorie du chaos

On définit parfois l’entropie comme la mesure du désordre d’un système, ou de sa prédictibilité. Il s’agit d’une notion selon laquelle « dans tout processus, l’entropie reste constante ou augmente, et, si elle augmente, le processus est irréversible ». L’irréversibilité s’explique par le fait que le nombre d’états possibles au final est si grand qu’il ne peut y avoir de « retour en arrière » et le désordre résultant ne peut que s’amplifier.Henri Poincaré a été le premier à remettre en cause la manière d’interpréter le hasard, et définit pour la première fois la « sensibilité critique aux conditions initiales ». Il a ainsi jeté les premiers jalons de ce qui allait devenir la « théorie du chaos ».

Un système chaotique est un système complexe régi par une grande variété de paramètres. Son comportement est imprévisible bien que ses composantes soient souvent gouvernées par des lois simples, connues, déterministes.

La récurrence des crises libanaises fournit une illustration parfaite et vivante du système chaotique tel que défini par Poincaré. Depuis la création du Liban, l’entropie de son système est allée en s’amplifiant et le nombre de paramètres entrant en jeu rend impossible toute prévision basée sur une « analyse logique » de la situation.

Les systèmes chaotiques connaissent toutefois des périodes d’accalmie. Ils entrent alors dans un état dit d’équilibre métastable. Un système se trouve dans cet état lorsque ses paramètres constitutifs sont assujettis en permanence à des « transformations ouvertes » qui sont soit le résultat de sa propre dynamique interne, ou bien de ses « échanges avec l’extérieur ».

Le système libanais peut-il sortir de cet état d’équilibre métastable ? La réponse à cette question est simple en théorie : briser le système confessionnel et jeter les bases pour l’émergence d’un État civil. Mais qui peut le faire ? le système ne peut pas se réformer de lui-même, l’extérieur est loin d’être intéressé et les agents internes ne peuvent pas changer de nature. Alors ?

Dans le cas de la crise actuelle, l’existence de deux camps aux contours bien définis et agissant selon des logiques parfaitement claires et antagonistes laisse croire que la bataille ne pourra se terminer que par un vainqueur et un vaincu. Ce n’est qu’illusion, car la seule évolution possible des systèmes chaotiques mène vers le désordre. En un mot comme en plusieurs, cela se traduira inévitablement par la guerre civile. Ceux qui caressent l’espoir d’une victoire nette de leur camp sur celui de l’adversaire se fourvoient complètement. Une telle victoire suppose en effet l’anéantissement de l’adversaire, ce qui par définition est impossible.

Si les protagonistes ont plus ou moins réussi jusqu’à aujourd’hui à « contenir » les paramètres macroscopiques du chaos, ils savent parfaitement qu’ils n’ont aucune prise sur les « forces souterraines » qui animent la masse de leurs partisans. Nul ne peut contrôler un volcan entré en ébullition. En revanche, ce que chacun peut faire, c’est attendre l’explosion et assister avec une délectation morbide à l’écoulement des laves incandescentes.

Où vas-y nous ?

Cette interrogation à la forme biscornue, mais délicieusement baroque, je l’emprunte à un fier-à-bras libanais qui, débarquant un jour à Paris et ne possédant que quelques rudiments de français, n’a pu trouver comme réplique, pour contrer un voyou qui le regardait avec un mépris moqueur, que cette traduction (où vas-y nous) dans l’urgence de sa bravade libanaise habituelle : « Lawayn Rayheen ? »

Lawayn Rayheen. C’est aussi la question que se posent aujourd’hui tous les Libanais qui, tout en ne sachant pas y répondre, affirment quand même avec une belle unanimité : on ne sait pas où l’on va, mais on y va tout droit !

 

 

Le point de vue de Youssef Mouawad

Qui l’a emporté ?

 

Rien de grand, sans fanatisme. Et sans une certaine dose de violence, le cours de l’histoire ne se met pas en branle ! Mais en fait tout dépend de l’origine des fonds et de la qualité de l’instruction. Tentons une comparaison, sur la scène libanaise, entre les interventions occidentales et iranienne sous forme de financement ou de training. D’une part une formation aux droits de l’homme, de l’autre une préparation à la lutte armée. À chaque camp, son entreprise ! En dernier lieu, qui l’a emporté ?

Depuis la mise en œuvre de l’accord de Taëf, depuis que les troupes syriennes ont investi Baabda, on nous bassine avec le vocable de « société civile ». Aussi cette baudruche sémantique, dont la définition nous échappe à force d’extension, est-elle devenue le leitmotiv du transition paradigm. Quinze années durant, congrès, conférences et ateliers se sont tenus pour assurer le DG effect (Democracy and Governance), quinze années de financement occidental ininterrompu pour promouvoir des élections free and fair, le gender empowerment et la culture de la réconciliation entre Libanais. Bref, on nous demandait de porter un masque de civilité ! On aurait mieux fait d’aller au plus pressé et de dénoncer la tutelle de Damas comme, sous d’autres tropiques, on avait en son temps dénoncé l’apartheid. Non, on a préféré nous seriner avec la paix civile (al-silm al-ahli) alors qu’au même moment, mais de l’autre côté de la barrière, des fonds parvenaient aux volontaires de la Résistance pour assurer leur formation militaire. Le Sud libanais n’était-il pas à libérer ?

Pour l’emporter, ne faut-il pas être sans état d’âme ? Les conquistadors n’avaient pas le « préjugé de l’homme » comme dirait l’autre, ni le souci de la personne, encore moins du droit humanitaire et de ses multiples avatars sur lesquels insistent les ONG occidentales si bien pensantes.

Récapitulons ! Le dernier coup de force à Beyrouth vient de donner raison à ceux qui prennent des risques et qui s’affranchissent du poids des responsabilités potentielles. C’est ainsi qu’on fait aboutir les revendications. Aussi peut-on légitimement se demander quels fonds ont été investis à meilleur escient dans la glèbe féconde du Liban : ceux provenant des nations occidentales ou ceux parvenant d’Iran ? Les fonds destinés à la democracy building ou ceux alloués à la lutte armée ? Entre nous soit dit, qu’est-ce qui est plus attrayant, la paix civique ou l’aventure héroïque ? Et encore une fois, qui des deux l’a emporté, la vibrant civil society ou la société encadrée et mobilisée ? Antoine Messara ou Naïm Kassem ? Le professeur ou le cheikh ?

 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166