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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Ce ne sont que des chrétiens


Par Richard Millet
2008 - 04
Le concert d’attendrissements qui a, presque partout, accueilli la naissance du Kosovo au sein de la mère porteuse onusienne, les larmes versées sur la répression chinoise au Tibet, les grands moyens déployés au Darfour, où se presse la gauche caviar humanitaire, tout cela peut-il faire oublier le sort des chrétiens d’Irak, notamment l’enlèvement et l’assassinat de l’archevêque de Mossoul, Paulos Faraj Rahlo, âgé de 80 ans ?

Ce ne sont que des chrétiens, semble répondre l’indifférence générale ; plus encore : des chrétiens arabes – ce que l’Occidental, généralement inculte et uniquement soucieux de pain, de jeux, de Sécurité sociale, a du mal à concevoir. Il est vrai que, comme la pitié, l’indignation est sélective, et que ces chrétiens-là sont divisés en tellement d’Églises qu’on peine à s’y retrouver : au moins, s’ils étaient, comme les Tibétains ou les moines birmans, « visibles », « tendance », « reconnaissables », en un mot autre chose que chrétiens, s’ils étaient bouddhistes ou juifs, ils seraient sur le devant de la scène. Mgr Rahlo n’étant pas le dalaï-lama, on ne s’intéresse donc pas à son peuple, quotidiennement inquiété, décimé, ou voué à l’exil et à constituer peu à peu une diaspora. Il faut se méfier des peuples vaincus : ils ne meurent jamais tout à fait, et le retour de flamme peut être terrible.  

On vient de déplorer la mort d’un 4 000e soldat yankee. Ce décompte n’existe évidemment pas pour les chrétiens irakiens. L’occupant américain dévoile ainsi la vraie nature de son idéalisme démocratique : l’éradication des chrétiens d’Irak n’a-t-elle pas lieu avec son assentiment ? Comment ne pas se rappeler qu’en 1976, l’émissaire Dean Brown prévoyait de transférer les chrétiens libanais au Canada et aux États-Unis par la VIe flotte, afin de régler la « question » libanaise, qui devenait le grain de sable dans le règlement de la question proche-orientale ? L’archevêque de Mossoul n’est-il pas une de ces victimes que les grandes nations sacrifient en silence à la raison d’État ?

Qu’on ne s’y trompe pas : l’indifférence aux chrétiens d’Irak et, plus largement, à ceux de tout le Proche-Orient est le signe d’une plus grande honte : le mépris dans lequel l’Europe tient ses propres chrétiens, les catholiques plus précisément, car il est de bon ton de dénigrer l’Église, coupable de ne pas être un syndicat aussi politiquement correct que les autres. La veulerie européenne est à la hauteur du cynisme américain : dans l’empire du Bien, le Mal n’est pas ce qu’on désigne comme tel. Regardez au fond de vous-mêmes, pauvres Occidentaux, qui vous pensez si éloignés des chrétiens d’Orient, oui, regardez en vous l’œil qui vous regardera un jour.

* Écrivain et directeur littéraire aux éditions Gallimard, Richard Millet a vécu une partie de son enfance au Liban. Il vient de publier L’Opprobre, essai de démonologie (Gallimard) et un recueil de trois nouvelles, Corps en dessous (Fata Morgana).
 
 
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